Ici, on désintègre

 

Jadis, il y a longtemps dans une autre vie, il existait un journal qui s’appelait la Wallonie ; au rez-de-chaussée, on y trouvait une petite librairie, et, tout au fond, derrière un grand mur blanc, un rayonnage consacré à la science-fiction. Des invendus tout roussis prenaient la poussière. Personne n’avait lu ces livres. Leurs titres ne vous diraient rien, pas plus qu’aux amateurs du genre. La science-fiction, littérature sans histoire, est l’anticipation de l’oubli. Se représenter l’avenir, c’est s’effacer, devenir un peu plus posthume, un peu plus anonyme. Bien sûr, à la fin, il n’y a que le monde qui gagne. Le journal a disparu, la librairie a disparu, ses livres ont disparu, et le jour viendra où le nom même de Wallonie s’effacera lui aussi. Toutefois, il m’arrive de songer que le temps n’a jamais passé et que je suis resté là-bas, un après-midi, vers cette même période de l’année, derrière le grand mur blanc, une négativité sans emploi, minuscule, latérale et secrète, dans la quatrième dimension. Publier ce que j’écris, c’est aussi une manière de ne pas être lu, de préserver l’absence, au verso de la page du temps.

Frank Brecht : Nachlass

Commentaires

  1. allons donc M. Brecht, publier pour ne pas être lu, même vous ne pouvez y croire totalement. Il y a toujours un désir de laisser une trace , même inconsciemment.

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    1. Je suis optimiste : vous non plus, vous ne lirez pas Calvaire.
      "Billet à la loterie : être lu dans un siècle" (Stendhal)

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