Jadis, il y a longtemps dans une autre vie, il existait
un journal qui s’appelait la Wallonie ; au rez-de-chaussée, on y trouvait
une petite librairie, et, tout au fond, derrière un grand mur blanc, un
rayonnage consacré à la science-fiction. Des invendus tout roussis prenaient la
poussière. Personne n’avait lu ces livres. Leurs titres ne vous diraient rien,
pas plus qu’aux amateurs du genre. La science-fiction, littérature sans histoire, est l’anticipation de
l’oubli. Se représenter l’avenir, c’est s’effacer, devenir un peu plus
posthume, un peu plus anonyme. Bien sûr, à la fin, il n’y a que le monde qui
gagne. Le journal a disparu, la librairie a disparu, ses livres ont disparu, et
le jour viendra où le nom même de Wallonie s’effacera lui aussi. Toutefois, il
m’arrive de songer que le temps n’a jamais passé et que je suis resté là-bas,
un après-midi, vers cette même période de l’année, derrière le grand mur blanc,
une négativité sans emploi, minuscule, latérale et secrète, dans la quatrième
dimension. Publier ce que j’écris, c’est aussi une manière de ne pas être lu,
de préserver l’absence.
Frank Brecht : Nachlass

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