Zeitgeist

 

Ill. : Antichrists par Aksel Waldemar Johannessen (1880–1922) Texte : Rudolf Steiner, une aventure de l’esprit au vingtième siècle par Simonne Rihouët-Coroze, éditions Triades, collection La Voie ouverte.

Parmi les forces spirituelles à l’œuvre dans son temps, Rudolf Steiner reconnaît l’Adversaire antique l’ennemi de la lumière, celui que les Perses avaient déjà nommé Angranamayniou, l’Esprit des Ténèbres. Ahrimane, c’est lui le principe de toute matérialisation, le souffle froid qui congèle toute vie, toute création, tout amour. Par lui, le mouvement tend à s’immobiliser, le vivant à s’ossifier, l’individu à s’endurcir, dans l’isolement, la peur, la mort. Il reste l’une des plus redoutables et des plus impérieuses puissances dans l’univers car ses dons ne sont pas minces. Le voyant découvre des civilisations qui furent son œuvre. Il a inspiré des peuples, parmi les conquérants, les réalisateurs, les traceurs de routes, bâtisseurs de villes, et d’aqueducs, législateurs, calculateurs, fondeurs de métaux, de monnaie. La rançon, c’est l’homme asservi à la machine, automatisé, rationalisé, standardisé, le robot.

Or, Charybde voisine immanquablement avec Scylla. Il faut aussi scruter l’autre figure, y retrouver les traits du Séducteur qui fait glisser l’âme vers la sphère irréelle construite par le désir. C’est lui l’inspirateur des siècles que dominent le dégoût de la terre et la volupté des renoncements : lui qui présente la vie comme un dangereux avilissement auquel il faut échapper pour entrer dans l’océan sans limite, où l’homme s’abîme. Dans la fascination qui entraîne les âmes hors de la vie terrestre, Rudolf Steiner reconnaît l’action de l’Archange déchu, du porteur de lumière dont la torche s’est renversée, Lucifer.

Les thébaïdes du Moyen Âge où l’on se gardait des souillures et du péché reçurent son inspiration. Aujourd’hui, l’esprit luciférien s’est réfugié dans l’instinct de fuite, le besoin d’évasion, dans les replis délicats de la vie psychique où l’âme « d’élite » heurtée, froissée par une civilisation brutale, s’écoute, s’analyse, s’évade dans la fiction et vogue à la dérive vers les drogues et les paradis artificiels.

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