« Une petite pensée pour les victimes ? »

 

L’onaniste s’enchante de ne jamais pouvoir se sentir assez un autre et de produire à lui tout seul l’apparence diabolique d’un couple qui se fane dès qu’on le touche. L’échec de la jouissance est jouissance acide de l’échec. Acte démoniaque pur, l’onanisme soutient au cœur de la conscience une apparence d’apparence : la masturbation, c’est l’irréalisation du monde et du masturbé lui-même. Mais cet homme qui se fait manger par son propre rêve sait pertinemment que ce rêve ne tient que par sa volonté…

D’un même mouvement, l’onaniste capte le monde pour le dissoudre et insère l’ordre de l’irréel dans l’univers : il faut bien qu’elles soient, les images puisqu’elles agissent. Non, l’onanisme de Narcisse n’est pas, comme un vain peuple le pense, une petite galanterie qu’on se fait vers le soir, la récompense gentille et gamine d’un jour de labeur ; il se veut crime. C’est de son néant que Genet a tiré sa jouissance : la solitude, l’impuissance, l’irréel, le mal ont produit directement et sans recourir à l’être un événement dans le monde.

Jean-Paul Sartre : Saint Genet, comédien et martyr

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