Celui qui meurt vaincu et garde jalousement en lui son
œuvre manquée se définit pour toujours par l’atroce évidence de ses derniers
moments. S’il s’était résigné, s’il avait demandé sa grâce, s’il avait adopté
les vues de son ennemi, alors, il n’y aurait plus que de l’être, et l’ordre des
causes déciderait de l’ordre des idées. S’il meurt dans l’horreur, au
contraire, alors même que tout est consommé, expliqué, quand il est démontré
que l’enchaînement des causes ne comportait aucune autre issue et que rien ne
pouvait se produire sinon précisément ce qui s’set produit, quelque chose
demeure à nos yeux, qui empêche la synthèse de s’accomplir : la mort du
vaincu. La société ne peut récupérer cette agonie subjective ; elle ne
peut même tenter d’y voir un petit mal nécessaire à l’avènement d’un plus grand
bien ; car la comparaison du bien et du mal doit se faire à l’intérieur
d’un même système et cette conscience close est un système à elle seule ;
ses barèmes et ses normes n’étaient pas les nôtres et elle s’est refermée sur
eux. Personne ne peut reprendre à son compte cette souffrance morte, personne
ne peut persuader un disparu que, tout compte fait, il valait mieux qu’il
souffrît. Ainsi, cette mort qui, en un sens, n’est qu’un événement du monde,
semble un regard fixe et plein de reproche qui nous contemple ; par-delà
l’être persiste l’affirmation ; par-delà tout objet apparaît une
subjectivité non objectivable qui éclaire les faits de sa froide lumière.
Hantée par les âmes de ses vaincus, la société triomphante ne se fermera
jamais : elle est trouée.

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