Histoire universelle de l’infamie

 

Celui qui meurt vaincu et garde jalousement en lui son œuvre manquée se définit pour toujours par l’atroce évidence de ses derniers moments. S’il s’était résigné, s’il avait demandé sa grâce, s’il avait adopté les vues de son ennemi, alors, il n’y aurait plus que de l’être, et l’ordre des causes déciderait de l’ordre des idées. S’il meurt dans l’horreur, au contraire, alors même que tout est consommé, expliqué, quand il est démontré que l’enchaînement des causes ne comportait aucune autre issue et que rien ne pouvait se produire sinon précisément ce qui s’set produit, quelque chose demeure à nos yeux, qui empêche la synthèse de s’accomplir : la mort du vaincu. La société ne peut récupérer cette agonie subjective ; elle ne peut même tenter d’y voir un petit mal nécessaire à l’avènement d’un plus grand bien ; car la comparaison du bien et du mal doit se faire à l’intérieur d’un même système et cette conscience close est un système à elle seule ; ses barèmes et ses normes n’étaient pas les nôtres et elle s’est refermée sur eux. Personne ne peut reprendre à son compte cette souffrance morte, personne ne peut persuader un disparu que, tout compte fait, il valait mieux qu’il souffrît. Ainsi, cette mort qui, en un sens, n’est qu’un événement du monde, semble un regard fixe et plein de reproche qui nous contemple ; par-delà l’être persiste l’affirmation ; par-delà tout objet apparaît une subjectivité non objectivable qui éclaire les faits de sa froide lumière. Hantée par les âmes de ses vaincus, la société triomphante ne se fermera jamais : elle est trouée.

Odilon Redon : Crucifixion
Jean-Paul Sartre : Saint Genet : comédien et martyr

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