Golgotha

 

Pris sur Academia.edu. Le Lieu du Crâne : Rudolf Steiner et le premier Goetheanum par David McKinney, [Université de Virginie, États-Unis] traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended.

« Arrivés au lieu nommé Golgotha, ce qui signifie lieu du crâne… ils le crucifièrent… alors s’accomplit ce que dit le prophète… depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre… Jésus poussa de nouveau un grand cri et rendit l’esprit… Et voici, le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent. »

Matthieu (27:33-35 ; 45 ; 50-51)

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Pour le philosophe et gourou Rudolf Steiner, l’architecture reflète le développement spirituel de l’architecte ; il supervisa personnellement l’édification du temple qui devait présenter au monde le degré d’avancement spirituel de ses fidèles : le Goetheanum. Bâti entre 1914 et 1922, le Goetheanum devint le symbole international de l’anthroposophie ; il servait à la fois de salle de conférences et de lieu destiné aux exercices eurythmiques, mais aussi de métaphore concrète pour la réconciliation entre la nature physique et spirituelle de l’homme : les dômes jumeaux se rejoignent sous un rideau qui sépare l’auditoire de la scène.

D’après Steiner, la tentative de l’homme pour parvenir à cette réconciliation se traduit dans son apparence physique laquelle évolue selon son degré de perfectionnement spirituel. L’architecture combine les pouvoirs de la pensée avec l’expression physique ; elle est le médium privilégié pour symboliser le progrès humain. L’architecture existe physiquement ; elle obéit aux lois de l’univers, celle qui guident le développement de l’homme, mais aussi la croissance de ses pensées. « L’architecture consiste en la projection dans l’espace extérieur les lois du corps humain. »

Le Goetheanum manifestait ces lois de la physique en tant qu’elles s’articulent avec la doctrine spirituelle de l’anthroposophie : tout homme peut développer sa clairvoyance ou sa propre divinité et parvenir à la réconciliation de ses deux natures. La résolution de la dualité entre le corps et l’esprit s’est jadis accomplie sur un plan universel au Lieu du Crâne, au Golgotha. « Lorsque le sang du Christ s’infiltra dans la terre, le monde entier fut bouleversé ; l’influx qui jusque-là rayonnait du ciel sur la terre, sous forme de lumière, parvint à s’unir avec la terre elle-même. » La crucifixion au Lieu du Crâne se répète depuis en tout homme lorsqu’il reconnaît son propre esprit.

Le Goetheanum est censé représenter l’esprit et sa présence physique : le crâne. Le design de l’édifice réinterprète la crucifixion telle que l’anthroposophie se la représente symboliquement. D’après Wolfgang Pehnt, « il s’agit d’un second Golgotha, qui présente l’homme au Dieu-Esprit afin de l’amener à un niveau spirituel plus haut. » L’historien Sixten Ringbom (1966) a pour sa part démontré l’influence de Steiner sur des peintres comme Kandinsky, Klee, Mondiran, mais aussi sur l’expressionnisme allemand, l’Art nouveau et le mouvement De Stijl, trois mouvements où il a joué le rôle d’intermédiaire. Eugène Santomasso (1973) affirme que « Steiner a représenté un médiateur décisif entre le Romantisme allemand et la tradition Jugendsil jusqu’à l’émergence de l’expressionnisme. »

Né en 1861, Rudolf Steiner suivit un cursus universitaire à l’Institut Polytechnique de Vienne ; il fut ensuite l’élève de Karl Julius Shröer, qui lui confia un poste d’archiviste au fonds Goethe. Cet enracinement philologique et philosophique allait former la base de ce qui deviendrait la Science de l’esprit selon l’anthroposophie. En 1893, Steiner quitte les archives pour rejoindre la Société Théosophique. En octobre 1902, il obtient le poste de conférencier et de secrétaire général de la section allemande de la Société Théosophique.

Il conserve ce poste jusqu’à sa dispute avec Annie Besant, la présidente de la Société Théosophique internationale, qui reconnaît un jeune Indien inconnu, Krishnamurti, comme le Messie. Steiner, lui, choisit de revenir à la tradition chrétienne et de combiner christianisme et mystique orientale pour établir une discipline à la croisée des religions du monde et des sciences naturelles. Besant révoque alors Steiner et ce dernier fonde la Société Anthroposophique en 1913, à partir de la section allemande de la Société Théosophique.

Le nom même du Goetheanum témoigne de l’évolution des idées de Steiner : les écrits scientifiques de Goethe prouvaient selon lui la supériorité de l’homme sur la nature grâce à la morphologie, inspirée des essais de physiognomie de Lavater. D’après Goethe, la forme du crâne couronne la colonne vertébrale par le cerveau tout comme le visage humain réfléchit et extériorise la forme de l’âme ; toute personne doit être considérée comme unique.

Steiner allait trouver une doctrine complémentaire dans le traité d’A. Besant et de C.W. Leadbetter intitulé Les Formes pensées ; les deux auteurs y décrivaient la transmission de pensée sur des objets physiques et énuméraient trois types de formes produites par la pensée humaine. La première réfléchissait l’image du penseur tandis que l’autre réfléchissait la forme des objets de la nature. Le troisième type, celui qui intéresse Steiner, exprime les qualités inhérentes à la pensée par un kaléidoscope de couleurs, de lumière et de matière. Steiner allait accorder ces théories à celles de Goethe pour produire une architecture qui, selon la formule de Rex Raab, tentait « d’objectiver les lois qui sont à l’origine de l’édification du corps humain et qui le maintiennent. »

Steiner présenta cette théorie architecturale au travers d’une série de conférences auprès des corps de métier qui allaient construire le Goetheanum ; il leur décrivit l’arc d’une présence spirituelle qui commençait avec l’ordre ancien et classique, puis le récit légendaire par Vitruve de l’invention de l’arc corinthien.

« Vitruve indique à demi-mots que Callimaque était clairvoyant et percevait, au-dessus de la tombe d’une jeune fille, le Soleil lutter avec la Terre et, au-dessus d’eux, le corps éthérique de la jeune fille. De même que ces forces coexistent et luttent au sein de chaque homme, le Soleil lutte pour exprimer les pensées formées par son corps éthérique dans le monde physique » ; suivait ensuite le développement du Gothique : la première manifestation d’une maîtrise des forces de la nature ; « la cathédrale nous donne une image d’une réalité spirituelle nouvelle, au travers du Golgotha ; la hauteur des colonnes réduisent les forces de la gravité et indiquent le triomphe de l’esprit sur la nature ; les vitraux teintés introduisent la couleur qui personnifie le mouvement. » La Renaissance, poursuivait Steiner, avait abandonné la composante spirituelle au profit de l’imitation servile. Le Goetheanum était censé parvenir à une nouvelle synthèse.

Dès 1907, Steiner avait jeté les plans d’un édifice qui devait exprimer sa théorie du développement spirituel. L’année suivante, il tentait d’établir de nouveaux quartiers généraux pour la Section allemande de la Société Théosophique à Munich. Après le refus des autorités municipales en 1913, Steiner décide de s’établir en Suisse, près de Dornach. Le Goetheanum suivait les lignes directrices du projet munichois : deux cercles qui s’entrecroisaient et qui délimitaient un auditorium et une scène. La structure de bois reposait sur un socle de béton dont l’extérieur était sculpté en bas-relief et comportait trois vitraux. Les deux dômes reposaient sur des colonnes et dominaient les bâtiments extérieurs, formant ainsi l’horizon de la communauté.

Les deux espaces circulaires intérieurs remplissaient une fonction symbolique ; la partie la plus large représentait l’espace physique tandis que la plus petite représentait l’espace spirituel. Steiner suivait les théories de Friedrich Schiller comme quoi il existait deux modes de perception ; le premier, mécanique, logique et quantitatif ; le second, qualitatif et empirique, déterminé par les sens. Steiner s’appuyait également sur sa propre théorie de la morphologie : la dualité élémentaire entre corps éthérique et corps physique assurait la formation du crâne humain.

D’après Steiner, le crâne humain avait été modelé par l’interaction entre la force descendante des rayons solaires et la force ascendante de l’esprit de l’homme, dont l’entrecroisement avait produit le réceptacle du crâne, qui contenait à la fois l’âme et l’esprit. [Des croquis de Steiner montrent le crâne humain au-dessus de « jambes éthériques » qui évoquent les colonnes du premier temple prévu à Munich.] L’interaction de la nature et de l’esprit ont modelé le corps de l’homme mais aussi ses forces spirituelles et cette harmonie s’illustre par le design des deux chambres principales du Goetheanum.

D’après Wolfgang Pehnt et Frans Carlgren, les plans de l’édifice se basent sur le nombre d’or ; Steiner était persuadé que tous les édifices religieux de l’humanité suivaient les règles établies par le Temple de Salomon, dont les proportions avaient été établies par Dieu. La géométrie projette les lois de la nature en trois dimensions et Vitruve avait montré comment les étoiles, les planètes et même le corps humain s’ordonnaient selon cette science. D’une manière analogue, Steiner projetait les lois du corps humain sur le Goetheanum selon le système mathématique qui, d’après lui, gouvernait l’univers ; en cela, on peut y reconnaître l’intérêt de Steiner pour la franc-maçonnerie.

L’édifice fut construit en bois parce que ce matériau pouvait être taillé selon des formes souples ; les artisans devaient laisser les marques de leurs ciseaux sur les surfaces intérieures pour personnifier la poussée extérieure des forces de l’esprit, comme à l’intérieur du crâne de l’homme. Steiner avait lui-même réalisé une maquette à partir d’un bloc d’argile ; la sculpture était préférable au tracé de plans parce qu’elle transformait la matière en y insérant la forme. Cette relation directe entre la pensée et la création correspondait, à un autre niveau, à la formation du crâne humain et dans les deux cas, le résultat adoptait un aspect organique, sans coutures. 

Pour intégrer le développement du crâne humain au Goetheanum, Steiner parsemait ses conférences d’esquisses qui montraient l’assemblage du revêtement extérieur du dôme ; des colonnes le soutenaient, et symbolisaient la descente des rayons du soleil qui délimitaient l’espace alentour ; Steiner les désignait comme des « jambes » créées par le pouvoir de le pensée. Le revêtement extérieur se transforma peu à peu en deux dômes qui coiffaient le bâtiment comme deux casques ; des colonnes marquaient la périphérie des deux chambres, de sorte que la construction finale différait quelque peu des ébauches. « L’interaction de la nature et de l’esprit a produit le corps vivant de l’homme ; l’élan spirituel intérieur ou esprit de Dieu les a réconciliés tous les deux » ; c’est cette harmonie qu’exprime le design du Goetheanum et de ses chambre double.

Cette nouvelle approche architecturale visait à redéfinir les critères mêmes de la beauté : Steiner cherchait à produire une création organique qui combinait à la fois la nature et l’esprit. Les murs du Goetheanum semblaient naître de ses fondations et se fondaient dans le dôme. La décoration intérieure évoque une projection mentale et la descente de l’esprit dans la matière ; selon la formule de Steiner, il s’agit d’une « progression vivante », un principe égal en importance à celui de symétrie.

Ainsi, la corniche devait donner l’impression d’une substance ductile qui pouvait être remodelée ; les couleurs devaient alléger la présence physique du matériau pour que les visiteurs se concentrent sur l’aspect spirituel. « La couleur est l’âme de la nature et du cosmos et nous participons à cette âme quand nous percevons les couleurs. » Au plafond, un tourbillon de couleurs se dégradait du rouge au bleu pour produire d’autres couleurs, de l’orange au jaune, et le mouvement attirait le regard depuis l’entrée vers l’aile ouest du bâtiment, pour focaliser l’attention sur le domaine de l’esprit, déployé sur la scène.

D’après Steiner, ce tourbillon de couleurs rappelait l’aspect du ciel au moment de la crucifixion ; il fit représenter une crucifixion dans le plus petit dôme. Ce tourbillon était donc plus qu’une représentation symbolique : « La forme est ce qui subsiste du développement de la matière, sa course arrêtée ; le mouvement des formes a une couleur ; le mouvement interne de la couleur se déploie à partir de la forme et le tourbillon cosmique, le tourbillon de l’esprit s’engouffre dans la forme ; si vous colorez une forme, vous l’informez par le développement spirituel de l’univers, de l’âme cosmique… Nous respirons l’âme à partir des formes mortes, au travers de la couleur, nous les rendons à la vie. »

D’après Steiner, la pensée existait sous forme de couleurs et ces couleurs produisaient les formes du rêve. La peinture était donc l’expression artistique la plus noble ; la couleur, la pure pensée, la transformait en une apparence physique. Les couleurs de l’intérieur du Goetheanum en faisaient un symbole pour l’esprit ; en revanche, l’extérieur se voulait neutre, pour symboliser la peau humaine. « Les murs extérieurs ont l’apparence et la couleur de la peau humaine dans les zones tempérées du globe. » Le crâne et la peau sont deux protections de l’organisme ; ils montrent et cachent à la fois notre véritable nature et c’est seulement au travers de l’introspection que l’homme prend conscience de lui-même. La doctrine de l’Anthropologie est la quête d’accomplissement de l’esprit.

Le visiteur qui entrait passait de cette couleur fonctionnelle aux scintillements colorés des vitraux et au tourbillon spirituel du plafond ; ce contraste délibéré produisait un changement émotionnel. « La couleur se transforme en perception diffuse ou en impressions. » Ces perceptions étaient censées mener à ce qu’il appelait le « quatrième degré d’être », lorsque l’intuition l’emporte et que l’esprit de Dieu guide l’homme vers l’idée du Bien.

Le cycle des couleurs représenté dans l’auditorium indiquait le mouvement vers le « quatrième degré d’être » et symbolisait l’évolution spirituelle de l’homme : du rouge au vert au bleu, puis du bleu au violet et au rose. Le rouge représentait la passion ; le bleu, la paix intérieure. Ces deux couleurs élémentaires symbolisent la nature duelle de l’homme et quand elles se fondent en rose, elles symbolisent la réconciliation entre la nature et l’esprit auquel l’homme parvient au quatrième degré d’être. D’après l’anthroposophe Wilhelm Rath, les vitraux roses symbolisaient « l’humanisation par le kérygme, par le message du Christ sur Terre. »

Les motifs qui fleurissent les colonnes symbolisent les degrés supérieurs du développement spirituel ; ils sont de plus en plus élaborés à mesure qu’on s’approche de l’aile orientale et du voile du temple. D’après Steiner, cette progression manifestait la nouvelle réalité spirituelle à mesure que ce qui était caché devenait visible ; l’Anthroposophie révélait peu à peu le sens de la crucifixion. La crucifixion avait ôté le voile entre le corps physique et éthérique ; c’est ce que symbolisait, dans l’Évangile, la déchirure du voile du temple de haut en bas.

Les gravures des vitraux récapitulaient les étapes du calvaire pour faire du Goetheanum un équivalent symbolique. « Le voile du temple, qui cachait le sanctuaire, s’est-il rompu en deux ? »  Au sein du Goetheanum, un rideau séparait l’auditorium de la scène pour désigner la séparation entre le physique et le spirituel. Lorsque le voile se fendait, les deux mondes étaient réconciliés.

Le Goetheanum abritait la représentation des mystères anthroposophiques, écrits et composés par Steiner et mis en scène par sa femme, Maria von Sivers. Les danses eurythmiques et les représentations étaient elles-mêmes des métaphores spirituelles, destinées à accomplir les paroles et les pensées. D’après Frans Calgren, ces représentations hissaient le discours à un niveau artistique inédit : « Des gestes et des mouvements jamais vus auparavant nous accompagnaient en musique et ces mouvements secrets étaient la source même de l’art de l’eurythmie : une parole manifestée et un hymne visible. » Le vestibule qui menait à l’auditorium était lui-même conçu sous la forme du labyrinthe de l’oreille.

Lors des représentations eurythmiques, les lumières, les objets, les couleurs donnaient ainsi une nouvelle signification aux idées incarnées dans la structure interne du Goetheanum ; ces pièces de théâtre transformaient le mouvement en lumière et célébraient la réconciliation des deux natures de l’homme. La vie à Dornach dispensait un renouveau dans tous les domaines de la vie et de l’esprit : l’édification du Goetheanum constituait une proclamation de liberté tout en ouvrant le chemin anthroposophique de l’initiation.

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