« Wir hatten uns so geliebt »

Pris sur Academia.edu. Rudolf Steiner et la Grande guerre : karma, clairvoyance et mission spirituelle de l’Allemagne par Peter Staudenmaier, in. Christian Hoffarth, Prophétie, prognose et politique de l’Antiquité jusqu’aux temps modernes, Francfort, éditions Klostermann, 2022, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended.

Près d’un siècle après sa mort, Rudolf Steiner demeure une énigme. Le fondateur du mouvement de « spiritualité seconde » appelé l’anthroposophie laisse au monde un héritage complexe, qui inclut un système pédagogique Waldorf, des méthodes d’agriculture : la biodynamie, une gamme de produits pharmaceutiques Weleda et Demeter [ainsi qu’un réseau bancaire, peu souvent mentionné] ; le tout exerce une influence durable sur l’ésotérisme new age mondialisé.

Miriam Gebhardt, biographe de Steiner le qualifie de « prophète des temps modernes » et il bénéficie d’une renommée de « clairvoyant », initié aux mondes supérieurs qui règlent la destinée humaine. Même les familiers de son œuvre ignorent le plus souvent ses vues politiques et sa conviction que la germanité doit sauver le monde du matérialisme. Ces conceptions prirent un tour particulièrement sensible au début de la Première Guerre mondiale. À l’occasion d’une série de conférences, Steiner entreprit de dévoiler le sens spirituel profond de la guerre et de ses causes.

Né dans l’empire austro-hongrois, Steiner (1861-1925) reçut une éducation catholique mais son père était un libre-penseur. Le monde germanique habsbourgeois devait façonner son point de vue pour le reste de sa vie et il allait se frayer un chemin depuis la périphérie de l’empire jusqu’aux milieux intellectuels académiques, pour devenir « le plus prolifique et le plus exigeant des occultistes modernes. » (Robert Galbreath) Après avoir suivi les cours de l’Université technique de Vienne, il se rend en Allemagne où il s’établit dans les cénacles littéraires et livre des conférences pour la section locale de la Société Théosophique. En 1902, il devient secrétaire générale pour la section allemande, un poste qu’il tient pendant la décennie.

Les notions de karma et d’évolution spirituelle lui fournissent un cadre pour ce qui deviendra sa cosmologie, mais sa position au sein de l’organisation est sujette à caution. Fondée à New-York en 1875, la Société Théosophique est essentiellement anglo-saxonne et son quartier général se trouve en Inde, alors colonie britannique.

Steiner s’accroche régulièrement avec Annie Besant, la présidente londonienne et leurs querelles prennent souvent une tournure nationale. Steiner soutient la supériorité de la culture germanique pour ce qui est de l’ésotérisme ; la scission se produit en 1912 et Steiner rompt avec la Société Théosophique pour fonder la Société Anthroposophique. Après une tentative infructueuse de construire un temple à Munich, le mouvement déplace son champ d’opérations en Suisse, en 1913, mais Steiner continue de résider à Berlin.

Pour ses fidèles, Steiner a une stature messianique. D’après Tore Ahlbäck, ils le voyaient comme « un guide pour l’humanité, investi d’une autorité divine, et d’une intelligence plus ou moins infaillible. » Sa seconde épouse, Marie Steiner (1867-1948), parle de son « importance historique et mondiale, d’un homme incommensurablement au-dessus de son temps. » Dans De Luther à Steiner (1923), Ernst Boldt écrit : « Steiner et ses proches se préparent : ils ont relevé le défi, ils veulent entreprendre le combat pour la civilisation germanique, pour l’âme germanique : un combat au finish qui décidera de quel côté sont les puissances de la Lumière et de la Vérité et les puissances des Ténèbres et du Mensonge. »

Steiner avait adopté la notion du karma à partir de sources orientales, mais il investissait le terme d’un tout autre sens. Cette réappropriation était courante parmi les occultistes d’alors : ses prétentions médiumniques s’expliquaient par les recours aux Annales Akashiques, une espèce de sanctuaire de la mémoire cosmique où étaient contenus le passé, le présent et le futur, révélant « un vaste panorama, source impérissable, où sont enregistrés tous les événements de l’histoire du monde. »

Cette croyance, héritée de la théosophie de Blavatsky, s’accompagnait de théorie sur les continents perdus et les civilisations disparues, mais aussi sur les plans éthérique et astral, ainsi que le sens caché des événements de l’histoire. En réalité, l’Akasha était un terme provenant du sanskrit qui n’avait que peu de rapport avec cette définition [la substance infinie de l’univers dont le corollaire est la prâna, la force qui s’y manifeste.]

Au début de la Première guerre mondiale, à l’été 1914, les maîtres spirituels européens se retrouvaient face au défi d’expliquer un conflit qui remettait en question la notion d’humanité commune. La situation de Steiner était d’autant plus difficile que son mouvement s’était internationalisé : le cœur de son mouvement était concentré dans les régions germanophones de l’Europe, mais il avait aussi des disciples en Russie, en Grande-Bretagne [et aussi en France]

Tous étaient d’ailleurs les bienvenus à Dornach, même au plus fort de la guerre. Néanmoins, Steiner adoptait un point de vue germano-centré : pendant toute la durée du conflit, il livra des conférences en Allemagne et en Autriche sur la nécessité de l’entraide fraternelle entre les peuples germaniques et prit fait et cause pour les Puissances centrales contre l’Entente — seule une infime partie de ces conférences ont été publiées ; elles constituent à elles seules quatre volumes de l’intégrale de ses conférences inédites de l’époque. Constamment, Steiner s’y prend à la Russie, à la France et à la Grande-Bretagne. 

Ce qui distingue Steiner du nationalisme ambiant, c’est son insistance à expliquer la guerre par des causes occultes. La géopolitique se prolonge dans les « mondes supérieurs » et Steiner présente une justification spirituelle à l’effort de guerre allemand en lutte contre les machinations des « puissances des ténèbres qui œuvrent derrière le voile de l’histoire. » (« La Chute des esprits des ténèbres ») Sa première conférence après le début des hostilités décrit la guerre comme une nécessité karmique, le paroxysme de la bataille spirituelle qui attendait depuis des siècles. La guerre revêt une signification prophétique pour l’évolution cosmique et la campagne menée par les Puissances centrale était une croisade contre le funeste matérialisme de l’Entente.

Début septembre 1914, lorsqu’il s’adresse aux anthroposophes berlinois, Steiner revient sur les causes célestes qui expliquent le « tonnerre de la guerre et le sang sacré versé pour le sacrifice. » Il presse son public de « garder la foi en son cœur pour la suite des événements qui suivront le juste cours du karma mondial et qui nous guideront vers le destin que le monde veut accomplir pour l’humanité sur cette terre. » (« Destin des individus et des nations ») Un mois plus tard, il déclare que cette guerre « se fonde sur le karma des nations et qu’elle doit avoir lieu pour le salut de l’humanité : cette guerre est une conspiration contre la vie spirituelle allemande. » (Die geistigen Hintergründe des Ersten Weltkrieges)

Ces discours proviennent d’une conviction fondamentale, centrale chez Steiner : la mission spirituelle germanique. Le peuple allemand incarne les valeurs universelles. En mars 1915, lors d’une conférence à Berlin, il proclame que sa vision spirituelle et son expérience clairvoyante l’ont averti d’un « courant haineux » dirigé contre l’Allemagne par les pays de l’Entente. Les Anglais et les Français sont aveuglés par leur orgueil national et par leur matérialisme et échouent à comprendre les intentions pacifiques de l’Allemagne :

« Les peuples européens se sont figés, cristallisés dans leurs caractéristiques nationales, mais dans le cas du peuple allemand, cela ne pouvait se produire en raison de la nature profonde de l’âme allemande qui demeure plus universelle que celle des autres peuples et cela s’explique par de profondes vérités du monde spirituel. »

Ces interprétations par l’autre monde n’étaient pas le propre de Steiner mais dans son cas, elles pourraient avoir obtenu l’écoute de chefs militaires et politiques. Le plus important d’entre eux fut le général prussien Helmuth von Moltke le Jeune (1848-1916) qu’il avait rencontré en 1904 et dont il fut le confident pendant toute la durée de la guerre et après. Ce lien se renforça d’autant plus par l’amitié entre les épouses des deux hommes : Eliza von Moltke et Marie von Sivers. La première était une fervente disciple depuis les premiers jours à la Société Théosophique. Quelles furent les conséquences de l’ascendant de Steiner sur Moltke ? Il est difficile d’y répondre : les sources fiables sont rares.

Moltke était lui-même un personnage controversé. Proche de longue date du Kaiser Guillaume II, protégé de son Oncle Helmut von Moltke le vieux et héros de guerre, le jeune Moltke fut nommé Général en 1906, avant d’être tenu responsable pour la défaite de la Marne en septembre 1914 et d’être relevé de ses fonctions ; il devait passer les deux dernières années de sa vie à tenter de revenir en grâce. La littérature qui le concerne nous en dresse un portrait souvent peu flatteur : James Joll et Gordon Martel (2007) écrivent : « Profondément influencé par la théosophie (sic) de Rudolf Steiner, Moltke le jeune croyait en la venue imminente du Christ lors d’une bataille apocalyptique entre Germains et Slaves qui déterminerait l’étape suivante du cours de l’Histoire. »

Persuadés de la mission destinale de l’Allemagne, Steiner et Moltke concevaient la guerre en termes eschatologique comme une confrontation de forces cosmiques antagonistes. Leur connivence devint publique après guerre : une anthologie des écrits de Moltke, « Erinnerungen, Briefe, Dokumente », très éditée, fut publiée à titre posthume par des proches de Steiner : le ton y est apologétique et très peu fiable. L’anthologie avait été sélectionnée par la veuve de Moltke, avec l’aide de Steiner et c’est ainsi que ce livre parut en 1922, pendant le débat sur la responsabilité de la défaite de la Marne. A l’été 1904, Moltke avait lu l’essai de Steiner Théosophie et propageait ses idées dans l’entourage du Kaiser.

Dès 1914, Moltke déclarait que la guerre était une guerre sainte qui avait été imposée à l’Allemagne par ses ennemis qui cherchaient à éteindre la « vie spirituelle allemande. » Moltke invoque à plusieurs reprises « die deutsche Volksseele », l’âme-groupe allemande, un concept typique de Steiner. De même, il reprend les enseignements anthroposophiques quant au Kulturepochen ou les « époques de civilisations » en soulignant la prédominance germanique en son temps.  Les mondes supérieurs avaient accordé leur bénédiction à l’Allemagne contre ses rivaux ; dès lors, les aspects stratégiques et politiques faisaient pâle figure.

Le destin de l’humanité et du cosmos passait par la victoire allemande qui serait le triomphe de l’esprit sur les esprits de la matière et ce n’était donc plus une simple affaire terrestre. De son côté, Steiner, très confiant en ses propres pouvoirs de clairvoyance, affirma qu’il était resté en communion spirituelle après sa mort en juin 1916. Pendant les huit années qui suivirent, Steiner affirma être en contact avec l’esprit du défunt, dont il recevait les communications par-delà la tombe. Ces communications ont d’ailleurs été publiées par les disciples du maître sous le titre « Lumière pour le nouveau Millenium » (1997)

Les efforts de Steiner adoptèrent un aspect parfois plus conventionnel : alors que la guerre entrait dans sa troisième année, il caressa le projet de fonder un bureau de presse en Suisse pour assurer la propagande allemande et autrichienne ; le haut commandement allemand déclina son offre. La mort de Moltke contraignit Steiner à s’adapter aux événements. En décembre 1916, les Puissances centrales proposèrent un traité de paix à l’Entente, afin de conserver leur relative position de force ; cette tentative fut reçue avec scepticisme et échoua complètement. Furieux de cette déconvenue, Steiner s’en prit à la « fraternité occulte » des pays de l’Entente. En 1917, il ridiculisait Woodrow Wilson, la démocratie et la liberté des nations comme autant d’ennemis de la « vérité spirituelle. »

Dans uns série d’articles rédigés à l’été 1917, Steiner proposa une nouvelle théorie de l’organisation sociale fondée sur le rejet de la démocratie occidentale, inadaptée à la mission spirituelle germanique. Cette nouvelle théorie repose sur une forme de corporatisme et s’insère dans le panorama idéologique de l’entre-deux-guerres où de telles théories florissaient.

Steiner s’en prenait vertement à la « race anglo-américaine » et à sa soif de domination mondiale. L’Angleterre et les Etats-Unis conspiraient pour la destruction de l’Allemagne et de l’Autriche. Si le monde en prenait conscience, pensait Steiner, alors, il deviendrait clair que les Puissances centrales défendaient leurs intérêts vitaux contre le réseau de mensonges diffusés par les ploutocraties anglo-américaines.

Ces écrits de 1917 étaient destinés aux dirigeants allemands et autrichiens, ainsi qu’aux éventuels mécènes de l’aristocratie de Berlin ; Steiner disposait d’un contact allemand en la personne du comte Otto von Lerchenfeld (1868-1938) mais aussi, côté autrichien, du comte Ludwig von Polzer-Hoditz (1869-1945) Les deux hommes étaient de fervents anthroposophes et membres du cercle interne de la société de Steiner. Lerchenfeld siégeait au Reichrat de Bavière et son oncle était diplomate à Berlin. Quant à Polzer-Hoditz, son frère était un membre éminent du cabinet du Kaiser Karl d’Autriche. Grâce à ces précieux appuis, Steiner parvint à diffuser sa prose auprès des plus hautes autorités, y compris le ministre des affaires étrangères allemand, Richard von Kühlmann, avec qui une rencontre fut arrangée, parmi un aréopage de diplomates et de politiques.

Steiner visait haut. Il expliqua sa théorie de l’organisme social à Kühlmann en précisant qu’elle suivait l’évolution de l’humanité elle-même ; adopter son modèle était la seule solution pour éviter à l’Allemagne d’autres révolutions et cataclysmes. Steiner pressentait que le droit à l’autodétermination des peuples allait sonner le glas de l’empire des Habsbourg. Plutôt qu’un démembrement, l’Autriche-Hongrie devait accroître ses territoires. Les théories de Steiner étaient apparues au plus fort des combats, à la mi-1917 jusqu’à la mi-1918, alors que l’Allemagne et l’Autriche tenaient le front orientale et que rien n’était encore joué en Russie. Steiner l’avait interprété comme l’occasion pour faire passer ses idées.

En janvier 1918, il rencontra le Prince Maximilien de Bade, qui allait devenir le dernier chancelier de l’Allemagne impériale. Ils discutèrent de stratégie, d’âme-groupe et d’organisme social. Le Prince partageait la croyance de Steiner en une mission allemande et était désireux d’établir un fondement éthique à l’impérialisme germanique. D’après Steiner lui-même, si le Prince prêta l’oreille à ses théories, il ne parvint en revanche à les appliquer. Ce fut également le cas pour d’autres personnalités de haut rang ; malgré l’attention du Kaiser, des comtes, des princes, des ministres, le rêve anthroposophique n’infléchit aucunement le cours de la guerre.

L’influence de Steiner parmi la coterie des aristocrates s’étendit à d’autres figures comme Friedrich Lienhard (1865-1929), un célèbre auteur völkisch qui développa une interprétation spirituelle de la guerre. Son pamphlet « Deutschlands europaïsche Sendung », la Mission européenne de l’Allemagne (1915), se vendit à des milliers d’exemplaires et reçut l’approbation de Steiner.

Lienhard considérait la guerre comme une « tornade nettoyante » qui allait revitaliser l’âme du Reich et illuminer sa Sainte mission. Tout en invoquant Asgard, le Walhalla, et le Saint-Graal, il proclame la future domination de l’esprit allemand sur le monde. Steiner estimait beaucoup Lienhard, qui était d’ailleurs membre de la Société Anthroposophique depuis sa fondation.

Parmi les belligérants, d’autres guides spirituels adoptèrent une rhétorique semblable au cours de la Première Guerre mondiale. Parmi eux, le théologien luthérien Friedrich Rittelmeyer (1872-1938), pasteur de la cathédrale de Berlin, un des prêcheurs les plus en vue au sein de l’Eglise protestante. Rittelmeyer avait parmi ses ouailles de nombreux anthroposophes et il assura le lien entre l’église et le mouvement de Steiner. En 1916, il publie à Nuremberg, « Deutschlands religiöser Weltberuf » dans lequel il reprend les théories de Steiner : la guerre sera l’occasion pour les forces des mondes supérieurs d’accomplir le devoir historique mondial de l’Allemagne et de faire triompher la Science de l’Esprit sur le matérialisme.

Ces thèmes se retrouvent également dans ses prêches et ses sermons de guerre, qui furent rassemblés et publiés en recueils. Le triomphe des Puissances centrales mènerait à la renaissance des nations germaniques et amènerait la paix au monde entier. Il publia également des pamphlets destinés à remonter le moral des troupes comme Kraft für Kampf dont des millions d’exemplaires furent distribués en 1916. Par la suite, à mesure que le vent tournait, Rittelmeyer entreprit de favoriser un compromis de paix et Steiner suivit la même voie.

Vers la fin de la guerre, ses conférences sur le karma des nations et l’évolution spirituelle prirent une tonalité plus mélancolique tout en poursuivant les ennemis de l’Allemagne de ses malédictions. En 1915, il continuait de proclamer l’invincibilité de l’essence germanique, sans pour autant convaincre son public, épuisé. La guerre n’avait pas produit les effets spirituels escomptés et en novembre 1918, lorsque l’Allemagne dut capituler, l’anthroposophie contribua au conspirationnisme ambiant. Ainsi, l’anthroposophe Karl Heise (1872-1939) rendait responsables les juifs et les francs-maçons des pays de l’Entente. Steiner rédigea une préface et régla les frais d’impression.

Dans Entete-Freimauerei und Weltkrieg (1919), Heise attribuait le déclenchement de la guerre aux Juifs qui, selon lui, dirigeaient l’Angleterre ; d’autre part, la femme de Wilson était juive. Les puissances anglo-saxonnes n’étaient qu’un jouet entre les mains des sionistes tout comme le bolchevisme était une invention anglo-juive. Heise voyait en Steiner une alternative à a pensée juive ; d’autres anthroposophes encourageaient des interprétations similaires : les Juifs représentaient le stade ultime du matérialisme, opposé à la spiritualité aryenne. Ces présupposés allaient rencontrer la doctrine raciale élaborée par Steiner à la fois avant et après guerre.

Le danger venait aussi de l’intérieur : Steiner fut tenu responsable de la défaite de la Marne en raison de son influence réelle ou supposée sur Moltke. La veuve de ce dernier protesta avec vigueur et la presse anglo-saxonne se fit l’écho de ces controverses, notamment le London Daily ; le 11 avril 1921, ce journal titrait sur la polémique qui agitait Stuttgart à propos de Steiner et de Moltke.

Les débats se poursuivirent pendant plusieurs années et la nature de la relation entre les deux hommes s’obscurcit davantage. Un élément clef était leur rencontre privée à la fin du mois d’août 1914, peu après le début de l’offensive de la Marne. Il n’existe aucune preuve formelle que Steiner influença les décisions militaires de Moltke d’une manière ou d’une autre et sans doute son rôle se limitait-il à celui de conseiller spirituel.

La critique de l’époque se méprenait sur la portée de l’influence de Steiner : Moltke le considérait plutôt comme un soutien moral et il continua à assister aux conférences berlinoises du maître après sa démission de son poste de Général. D’autre part, les enseignements ésotériques de Steiner n’étaient pas les seuls ; bien d’autres occultistes d’après-guerre entretinrent le même ressentiment envers Wilson, les USA, les démocraties occidentales, la Ligue des Nations, le Traité de Versailles, etc.

D’aucuns se sont demandés, et se demandent encore, si Steiner croyait effectivement à ses proclamations ésotériques sur les mondes supérieurs ou s’il recourait à de tels discours pour se donner une stature de prophète et pour se gagner l’attention de la haute société aristocratique et diplomatique. Cependant, il semble bel et bien avoir été convaincu de son rôle messianique, une conviction qui légitimait d’autant plus ses ambitions politiques.

La violence de la Première Guerre mondiale paraissait incompréhensible à de nombreux Allemands ; une catastrophe industrielle d’une telle ampleur, jamais vue auparavant, exigeait une explication que les enseignements anthroposophiques pouvaient donner, à partir des mondes supérieurs et du surnaturel. Steiner se voyait comme le porteur d’une force spirituelle et solaire, un prophète de vérités éternelles qui pouvait apporter réconfort et soulagement à une société déboussolée ; néanmoins, son attitude et son comportement au cours de la guerre prouvent surtout qu’il partageait les préjugés de son temps.

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