Les Beiträge zu einer Kritik der Sprache (1899)
de Fritz Mauthner parviennent à une conclusion fondamentale : les
utilisations du langage parlé et écrit que font les sociétés occidentales
modernes sont infirmes et fatales. Le discours qui tisse les institutions
sociales, celui des codes de lois, du débat politique, de l’argumentation
philosophique et des œuvres littéraires, la rhétorique des médias, tous sont
pourris par des clichés sans vie, par un jargon dénué de signification, par des
faussetés intentionnelles ou inconscientes. La contagion s’est étendue aux
centres nerveux du discours privé. Dans une dialectique d’infection réciproque,
les pathologies du langage public, particulièrement celles du journalisme, des
œuvres de fiction, de la rhétorique parlementaire et des relations
internationales, contribuent à affaiblir et à falsifier les tentatives faites par
la psyché individuelle pour communiquer vérité et spontanéité. Le langage,
selon Mauthner, est devenu à la fois cause et symptôme de la sénilité de
l’Occident qui se dirige vers les catastrophes assourdissantes de la guerre et
de la barbarie. Wittgenstein a cherché à dissimuler, en rejetant l’œuvre par de
brèves allusions, la force exercée sur son Tractatus par Mauthner à
Joyce. L’influence souterraine des Beiträge semble s’être largement
diluée.
George Steiner : Présences réelles

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