Sordide et secret

 

Et puis, le Rêve d’Auschwitz. Tout à coup me revenaient les raisons de ma venue. Arié a secoué la tête. Non, il ne possédait plus aucun des deux Rêves, les toiles avaient même disparu de la circulation, difficile de retrouver la trace d’œuvres vendues et revendues. J’avais l’impression, mais bien sûr, il s’agissait de mon imagination, que nous évoquions des œuvres confisquées. Je me demandais comment ce genre de toiles avaient pu être reçues du public. Vous savez, m’a dit Arié, elles ont été peu vues. Le musée juif de Bruxelles possède des œuvres de Stéphane, mais ne les montre pas. Quant à son exposition posthume au Botanique, elle était quand même interdite aux moins de 18 ans. Il précisait cela en remballant de grands dessins au Bic où l’on voyait les héros de son fils disparu au milieu d’un monceau d’écriture. Il les a cachés derrière le canapé du salon, en disant ça, ce sont un peu les dessins de la famille, je les sors rarement. Celui-ci m’a été volé, chez moi, il y a quelques années, nous avons fini par le repérer chez un antiquaire du Sablon et il a fallu le racheter. Quant à celui-là, il a disparu pendant un moment également. Mais nous avons fini par le récupérer. Arié m’a regardé soudain avec une expression étrange, j’avoue que je devais avoir l’air un peu troublé, et je l’étais, qu’au moment de mon départ, il évoque cette question du vol des œuvres, comme s’il avait lu clair dans mes pensées. Je lui avais pourtant remis les carnets intacts. Et comme je lui demandais d’une voix légèrement voilée de quelle manière il était parvenu à retrouver ce deuxième dessin, il a ouvert la bouche pour parler, puis s’est ravisé avec une petite grimace, comme si l’histoire était trop sordide et secrète pour être racontée.

Gilles Sebhan : Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz

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