Source : René Guénon par Paul Sérant, éditions Le Courrier du livre
Le 7 janvier 1951, à onze heures du soir, René Guénon
s’éteignit en pleine lucidité. Ses funérailles eurent lieu le lendemain matin,
écrivit André Rousseaux, de retour du Caire où il séjournait à ce moment-là.
« Quand le convoi a quitté la villa blanche avec sa femme et ses trois
enfants, dans le quartier de Doki, un bélier a été égorgé rituellement et son
sang répandu sur le seuil. Puis, le corps d’Abdel Wahed Yahia, c’était le nom
musulman de Guénon, a traversé toute la ville pour être conduit d’abord à la
mosquée Sayedna Hussein, ensuite au cimetière de Darassa.
« C’était un cortège modeste, réduit à la famille
et à quelques amis. La nouvelle de la mort de l’écrivain n’avait pas encore été
publiée. Aucun Cheik d’El Azahr n’a paru : le doctrinaire de l’ésotérisme
n’avait pas une réputation orthodoxe auprès de l’Islam traditionnel… J’ai gravi
ce matin la colline de Mokatan, ajoutait M. Rousseaux, pour aller visiter la
tombe de celui qui fut mon compatriote, quoique sa rupture avec l’Occident eût
été farouche, irréductible. Entre les tombeaux des Califes et la Citadelle, la
nécropole déroule ses quartiers funéraires, où l’on circule par des ruelles
poussiéreuses.
« Quelques coupoles et quelques minarets jalonnent
cette multitude de maisonnettes blanches et grises, dont chacune est une maison
des morts. On croirait une ville abandonnée ou frappée de quelque fléau. J’ai
manqué me perdre dans le dédale des tombes. Et puis, l’une des petites maisons
vides m’a ouvert sa porte et ses fenêtres à volets de bois. C’est le caveau de
la famille Mohamed Ibrahim, la belle-famille de René Guénon : une salle
étroite et nue, à laquelle deux pierres tombales donnent une allure de
chapelle. Sur le sol, au milieu du dallage, se découpe une trappe, fermée par
un plancher : c’est l’entrée du caveau proprement dit, où René Guénon
repose depuis cette semaine, auprès de la famille qu’il a élue. »
« Le soir du 7 janvier, un de ses amis supplia le
médecin qui était à son chevet de tout faire pour qu’il vécût jusqu’au
lendemain : s’il passait la nuit, il serait sauvé. Et cet homme expliqua
que cette nuit-là était celle de la nouvelle lune, la conjonction des astres
était néfaste pour le moribond. Il fallait atteindre trois heures du matin pour
que la nuit fût franchie. Mais avant minuit, Guénon était mort.
« Il avait dit dans la journée à sa femme, la
douce Fatma : je sens bien que c’est la fin, je vais mourir. Et il lui
donna l’ordre que rien désormais ne fût changé de place dans son cabinet. Il
ajouta : Sois sans inquiétude, je ne te quitterai pas. Vous ne me
verrez plus, mais je serai là et moi, je vous verrai. »
« Alors, maintenant, quand l’un des enfants n’est pas sage ; que ce soit la petite Khadidja, aux nattes brunes, ou Leïla, la cadette, une blonde aux yeux bleus, ou Ahmed, qui n’a pas deux ans, la mère lui dit : « Comment oses-tu pleurer sous le regard de ton père ? » Et l’enfant se tait en présence de l’invisible. »

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