Son visage sous un pont est détruit. Des photos ont
sans doute été prises, anonymes, classées, désormais invisibles, qui rendraient
compte de l’œuvre du criminel, l’acide projeté sur la chair, l’entaille faite
par la projection, les muscles, les tendons, la chair à vif, une telle fidélité
dans la mort ne peut que provoquer l’étonnement. Comme s’il y avait des vies
qui ne peuvent que s’écrire dans la chair. Stéphane gît sous le pont des Grands
Malades. Il y séjourne désormais pour longtemps, il s’y trouvait bien avant
qu’on l’y enlise jusqu’à l’os, sans soupir, sans fin. Son visage ressemble
enfin aux gravures où il apparaissait déformé, écorché, dessiné à vif dans la
plaque de cuivre. Il y a des êtres qui accrochent les signes comme les
godillots la boue de certains terrains détrempés. Sangs, excréments, sur le
papier ou la peau, le rêve d’Auschwitz redevenu réalité.
Gilles Sebhan : Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz

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