Pris sur Academia.edu. Tchaadaïev, Bakounine et Fiodorov : pensée du vide et ambiguïté de l’Histoire par Kirill Chepurine et Alex Dubilet, extrait de Nothing to be done : History, Immanence and the Void in 19th-Century Russian Thought, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended.
La philosophie
russe, dans sa période la plus créative, s’est développée en dehors des cadres
professionnels ou académiques : elle tentait de répondre à des questions telles
que « Où doit commencer la pensée ? », « Que doit penser la
pensée ? » ou « Quelle est la place ou le non-lieu de la
pensée. » Plus significativement encore : « Comment nous
accordons-nous conceptuellement au monde et à l’histoire, sans pour autant
accepter la violence dialectique et la suprématie logique qui le
fonde ? »
Il en résulte des
œuvres profondément ambivalentes, entre l’affirmation d’un déracinement
ontologique et historique et la volonté de s’installer malgré tout dans les
limites de la logique et de la raison. Comment se situer entre l’affirmation
d’un monde historique et celle qui proclame sa nullité absolue ?
Néant sans histoire : la Russie et le vide.
Les Lettres
philosophiques de Piotr Tchaadaïev (1794-1856), rédigées en français à la
fin des années 1820, constituent une méditation sur la Russie, la religion et
l’histoire du monde. Paradoxalement, et même ironiquement, ces écrits ouvrent
sur une période souvent considérée comme la plus riche de la pensée russe alors
qu’ils affirment la désolation, voire le néant de l’étendue d’un pays exclu de
l’Histoire.
L’Histoire du monde,
selon Tchaadaïev, culmine avec la civilisation chrétienne d’Europe, alors que
la Russie n’a développé aucune pensée qui lui soit propre, est dépourvue de
passé comme d’avenir. Les Lettres philosophiques déplacent la Russie dans un
vide dépourvu de la moindre racine qui annule toute temporalité, toute
perspective historique.
« Nous les
Russes, nous n’avons jamais agi de concert avec les autres peuples : nous
n’appartenons à aucune des grandes familles de l’humanité ; nous ne sommes
ni de l’Ouest, ni de l’Est et nous ne possédons aucune tradition d’un côté
comme de l’autre. Tout se passe comme si nous étions en dehors du temps,
vierges de l’enseignement universel de l’humanité. Toute la formidable
dialectique de l’esprit d’un siècle à l’autre, toute l’histoire de l’esprit,
qui a mené à l’état actuel du monde n’a exercé aucun effet sur nous… Personne
ici n’a une sphère d’existence qui lui soit propre ; aucune coutume,
aucune règle pour quoi que ce soit.
« Tout
passe, tout s’écoule, ne laisse aucune trace à l’intérieur ou à l’extérieur de
nous… Nous n’avons aucun registre propre pour constituer le sol d’une pensée…
Isolés du mouvement universel, nous n’avons jamais pris part aux grandes
représentations de l’humanité… Nos souvenirs ne remontent pas plus loin
qu’hier ; nous sommes, pour ainsi dire, étrangers à nous-mêmes. Nous
passons à travers temps d’une façon si singulière qu’à mesure que nous
avançons, le passé nous est irrémédiablement perdu. »
Rien d’étonnant
qu’à la suite d’une telle publication (1836), un tollé s’en suivit. Tchaadaïev
fut déclaré fou par l’Empereur, Nicolas I, mais ce faisant, il avait ouvert un
débat sans précédent. Sa position est elle-même ambiguë : il hésite entre
un nous russe et un nous européen, mais en tant que Tchaadaïev, il s’exprime
au nom du vide, absolument exclu de l’Histoire. Non seulement politiquement
mais aussi théoriquement : il parle depuis un non-lieu du temps et de
l’espace, un vide de soi, une absence au monde qui habite ce néant même. Il
introduit ainsi une négativité sans emploi, mais découplée de la dialectique de
l’histoire.
Hegel disait de
l’Afrique qu’elle ne faisait pas partie de l’histoire, mais il ne s’exprimait
pas en son nom et même cette exclusion n’était pas aussi radicale : elle
supposait encore une préhistoire. En revanche, chez Tchaadaïev, la Russie
apparaît détachée de tout, une exclusion quasi cosmologique, celle « d’étrangère
à tout système mondial » Vision double : cette non-appartenance
et ce détachement est à la fois ce que l’auteur dénonce et ce qui est son
expérience quotidienne. Pour pouvoir évoquer un tel « nous », dont le
néant identitaire serait la caractéristique, Tchaadaïev doit se positionner
entre deux mondes, entre l’Europe et la Russie.
Cette dualité est
radicalement asymétrique : l’un des deux termes n’a pas de valeur,
décorrélé de l’autre, et persiste en tant que tel. La Russie nomme l’absence de
tout ce qu’est l’Europe et son histoire. L’Europe est tout ce qui s’est
actualisé ou reste possible dans l’histoire du monde en termes d’héritage, de
tradition, d’appartenance, alors que la Russie n’est qu’un néant sans histoire,
un non-sujet, sans racines, une dérive exclusive, un état d’exception :
« Nous sommes un peuple d’exception », mais cette singularité
indique quelque chose de plus qu’une simple caractéristique nationale ou
historique : un exception dans la nature même du temps et de l’espace, en
dehors de la téléologie et des phénomènes qui assure la reproduction,
l’accumulation, la continuité. C’est précisément lorsque la Russie et son
peuple incarnent ce vide historique, moral, ontologique que le discours de
Tchaadaïev se retourne et devient créatif.
La dualité radicale
entre néant et histoire mondiale suggère deux trajectoires divergentes pour
répondre à ce qui doit être fait de ce non-temps et de ce non-lieu. Les Lettres
philosophiques présentent une solution conservatrice : la nécessité de
surmonter l’exception par l’occidentalisation de la Russie. L’Europe, le corps
solide, la tradition, absorbe la Russie du néant, du non-lieu.
Le vide apparaît
alors comme un espace à combler, à réincorporer dans la dialectique et
l’histoire. Toute pensée, y compris la pensée du vide, demeure inéluctablement
attachée à la tradition et à l’histoire, ce qui assure son dépassement et sa
continuité par-delà le vide. L’autre possibilité, exprimée dans l’Apologie
d’un fou (1837), son œuvre ultérieure, affirme au contraire que le néant a
une existence propre, détaché de toute détermination historique, ontologique,
narrative, qui en ferait un manque de quelque chose.
L’Apologie considère le vide comme une libération de toute
tradition : « Il n’y a pas lieu d’en douter : une grande
partie du monde souffre de la tradition, du poids du souvenir. N’envions pas le
cercle étroit où le monde se développe… Laissons le monde se débattre en proie
à son inexorable passé. »
Se sentir libéré de
la tradition autorise « l’accomplissement immédiat de tout ce qui est
bon » et cet accomplissement indique un autre avenir, « un
futur qui n’est pas simplement la déduction de l’histoire. » « Je
suis profondément convaincu que nous sommes appelés à résoudre la plupart des
problèmes sociaux, à accomplir la plupart des idéaux nés dans de vieilles
sociétés, à décider des questions les plus importantes qui préoccupent
l’humanité. »
Que faire du vide
russe ? Il faut partir du vide même, suspendre toute tradition, toute
histoire, avancer selon une conception autre du futur, non pas un futur
transcendant, celui qui émerge d’une continuité de développement, mais le futur
qui apparaît comme un défaut d’histoire. Un futur collectif, qui résoudra tous
les problèmes sociaux, en recommençant à partir d’une exclusion, d’une absence
de situation.
La pensée russe
s’articule ici à son néant essentiel à partir duquel il lui faut se penser.
Cette pensée russe part de son néant pour délégitimer le monde et la modernité.
Un néant sorti de l’histoire et un non-lieu qui appelle un nouveau collectif,
voilà de quoi la Russie est le nom. Chez Bakounine et Fiodorov, nous allons
retrouver une conception semblable qui prolonge la problématique de
Tchaadaïev : une pensée contre le tout historique mondial, contre la
poussée dialectique, non sans en exclure tous les traits.
Humanité
non-naturelle : nous n’avons jamais été humains.
Mikhaïl Bakounine
(1814-1876) est souvent évoqué comme le fondateur de l’anarchie et de la
critique insurrectionnelle de l’État. S’il visait effectivement l’État, sa
pensée cherchait également une transcendance et une légitimité. Si l’État se
fonde sur la force, la religion a besoin d’une légitimité, ou la met en scène.
Dans son article publié dans le journal Le Progrès,
Aux compagnons de
l’Association internationale des travailleurs du Locle et de la Chaux-de-Fonds
(1869), il écrit : « la religion a toujours sanctifié la violence
pour la transformer en droit. » On peut le considérer comme un des
premiers penseurs du théologico-politique. Toute sa pensée, en particulier
celle de la maturité, s’élabore à partir de ce nœud qui est aussi une cible.
Cela n’a pas échappé à Carl Schmitt qui voyait en Bakounine le paroxysme de la
lutte contre la transcendance engagée par la modernité. Voici le portrait qu’il
dresse de Bakounine dans sa Théologie politique.
« Bakounine
fut le premier à donner à la lutte antithéologique une consistance naturaliste.
La portée intellectuelle de son œuvre tient dans sa conception de la vie :
la justice naturelle produit les formes de vie justes de par elle-même. Il n’y
donc pour lui rien de négatif ou de mauvais hormis la théologie qui apprend le
péché et ce qui est mal, qui fait de l’homme un déchu afin de trouver un
prétexte pour asseoir sa domination sur lui, pour l’exploiter et l’affamer.
Toute évaluation morale mène à la théologie et à une autorité artificielle qui
impose un devoir-être étranger à la vérité et à la beauté naturelle de l’homme
et de la vie humaine. Les sources d’une telle autorité ne peuvent être que
l’appât du gain et la soif de pouvoir, d’où la corruption de tous ceux qui
exercent ce type de pouvoir mais aussi de ceux sur qui il s’exerce. »
Bakounine est un
tenant du naturalisme dans le sens où la nature est bonne et affirmée dans son
immanence, au contraire de la transcendance de Dieu et de l’État qui sont des
déformations de cette vérité. Non seulement, la nature est en jeu mais aussi le
statut de l’humanité. Schmitt établit une ferme distinction entre la pensée
théologique et politique : pour lui, l’homme est réellement déchu, ce qui
rend l’autorité nécessaire ainsi que l’ordre et la Tradition, mais les choses
s’avèrent plus complexes si on fait retour à l’œuvre de l’anarchiste russe.
Bakounine est sans
aucun doute un naturaliste, au sens large : il fonde l’humanité en nature
plus qu’en Dieu ou dans un narratif de chute de l’Homme. Mais cette origine
naturelle de l’homme, cet enracinement, ne va pas sans la plus étrange
fascination. Bakounine répète que le point de coïncidence entre l’homme et la
nature est le cannibalisme ou l’anthropophagie : « Les sociétés
humaines ne commencent-elles pas par là ? » Ou encore :
« Le berceau de l’humanité, c’est le cannibalisme. » Dans Dieu
et l’État, il affirme : « Quoi de plus ancien et d’universel
que l’esclavage : le cannibalisme peut-être ? »
Lorsqu’il établit
la généalogie de l’humanité, Bakounine ne postule pas l’innocence ou le bien
naturel mais plutôt une dévoration réciproque qui ressemble à Darwin ou à
Hobbes. La guerre de tous contre tous est le moment fondateur de
l’humanité : « le monde naturel n’est rien d’autre qu’une
hécatombe sanglante, une tragédie effroyable dictée par la faim. »
Cette logique de
dévoration réciproque et de violence sanguinaire porte le nom de patriotisme.
Le patriotisme est donc une passion naturelle, « trop naturelle. » C’est
« l’être parlant qui a mis le premier mot dans cette lutte et ce mot,
c’est le patriotisme », un phénomène enraciné dans l’animal, dans la plante,
en vertu de deux principes, celui de l’alimentation et de la reproduction. Si
l’alimentation vise à perpétuer l’individu, la reproduction perpétue les
familles, les groupes, les espèces.
Ce sont à deux
niveaux différents, l’individu et la collectivité, les opérations de la nature.
La reproduction définit les limites d’un groupe, trace la démarcation entre le
même et l’autre. « La reproduction différencie la grande patrie du
monde extérieur hostile, condamné à la destruction. » « C’est
l’amour des siens et du sien et la haine de tout ce qui est étranger. »
Le patriotisme est à la fois un égoïsme collectif et le principe de la guerre.
Le patriotisme de
la modernité et des sociétés historiques et politiques y ajoute la violence
économique, politique, religieuse, mais cela ne suffit pas à le priver de son
fondement naturel : la distinction entre soi et l’autre, qui engendre la
violence et le conflit. La logique de la reproduction perpétue cette
distinction au fil des générations ; elle est aussi bien caractéristique
du monde naturel que du domaine historique.
Le cannibalisme
représente le point de jonction entre l’histoire de l’humanité et le monde de
l’animalité. Il est la racine de l’histoire humaine et de l’animalité, le sol à
partir duquel la violence et l’esclavage peuvent se développer. Le naturalisme
produit une continuité de violence où le cannibalisme persiste sous diverses
mutations.
« Les êtres
humains, animaux omnivores par définition, entament leur histoire par
l’anthropophagie ; aujourd’hui, ils s’efforcent vers la paix universelle.
Entre les deux, quelle horrible et pénible tragédie ! Nous n’avons pas
encore fini. Après le cannibalisme, vient l’esclavage, puis le travail, après
quoi viendra le redoutable jour de la rétribution, puis bien après l’ère de la
fraternité. Telles sont les étapes par lesquelles la lutte animale pour la vie
se transforme peu à peu en histoire, en organisation humaine de la vie. »
Dès lors que le
patriotisme vient de la nature (et c’est le coup de force de Bakounine dans ses
Lettres sur le patriotisme) et qu’il embrasse à la fois l’histoire
naturelle et l’histoire humaine, alors, la transcendance théologico-politique
de l’appareil d’État est également naturalisée. Elle ne rompt pas avec la
logique de violence de l’État naturel, au contraire. On est donc loin du modèle
que Schmitt voit en Bakounine.
Ce dernier
écrit : « Il est clair, du moins pour l’instant, que l’humanité
n’est pas une exception au règne de l’animalité qui condamne tout être vivant à
la dévoration de l’autre pour survivre. » Il n’y a eu, jusqu’à
présent, aucune exception à la loi de reproduction et de distinction, aucune
discontinuité historique et il appartient à l’homme de se libérer de ce cycle,
en produisant l’exception, « l’ère de la fraternité, l’organisation
humaine de la vie », ce qui n’a jamais été jusqu’à présent.
Cette évolution et
ces transitions historiques, depuis le cannibalisme, au travail salarié, au
jour de la rétribution, suggère l’idée d’une amélioration, d’une actualisation
de la liberté, qui serait encore à venir. Il y là une certaine contradiction ou
une ambivalence : le refus de la légitimité du théologico-politique, la
dé-légitimation de l’État et de la religion, montre une pensée qui justifie et
légitime le processus historique, donc la violence et la transcendance en font
partie.
Dans Fédéralisme,
socialisme et anti-théologisme (1895) nous pouvons lire : « Toute
l’histoire de l’humanité n’est autre que sa séparation progressive d’avec la
pure animalité à travers la réalisation de son humanité. » L’athée
radical qu’est Bakounine en vient à considérer la religion comme une
« nécessité historique », la première tentative de l’humanité,
partielle, de découverte de soi.
Dans son œuvre
ultérieure, la nature est décrite comme omnipotente, omni-productrice. Elle
entraîne un état « d’absolue dépendance imprégné de peur » et c’est
par sa capacité d’abstraction que l’être humain peut s’en détacher, rompre avec
l’immédiateté, tout en continuant à faire partie de la nature. Plus l’homme
se détache de la nature, mieux il parvient à la maîtriser. Cette dernière analyse
situe Bakounine dans le prolongement des Lumières. « Qu’est-ce que
l’essence profonde de la religion ? Précisément le sens de la dépendance
absolue de l’individu temporaire vis-à-vis de la toute-puissance de la nature. »
Ce sentiment de
dépendance est naturel mais la capacité d’abstraction le rend conscient et
c’est alors qu’apparaît la religion. L’abstraction absolue, c’est Dieu et Dieu
n’est qu’une « erreur temporaire et transitoire dans le développement
de l’humanité. » La religion est un moment de passage de l’animalité à
l’humanité. « Par la religion, l’animal humain expulse sa bestialité et
fait un pas vers l’humanité, mais aussi longtemps qu’il demeure religieux, il
ne parvient pas à atteindre son but. »
Bakounine établit
comment cette chaîne d’abstractions légitime le mode même de transcendance
théologico-politique qui domine l’homme à travers l’histoire. L’abstraction est
le carrefour où se joignent et se séparent l’humain et le naturel, ouvrant le
champ à l’évolution et à l’histoire. Le processus historique de l’émancipation
de l’humanité commence par la discontinuité et par l’abstraction ; le
travail s’ensuit, ainsi que la transformation du monde.
C’est par
l’abstraction que se présente ce qui distingue l’homme de l’animal : au
sens le plus profond, c’est aussi ce qui réunit la nature et l’histoire. Cette
même dialectique de l’abstraction et du naturel délimite le nécessaire et le rend
légitime dans l’histoire humaine. L’histoire ouverte par l’abstraction devient
« une œuvre de développement moral et intellectuel, une œuvre
d’émancipation matérielle. » La liberté se réalise par les moyens de
la conquête et de la domination ; la sauvagerie de la terre se transforme
en monde humain. « L’homme produit le monde humain, étape par étape,
par sa liberté, par-delà l’extériorité du monde, par-delà sa propre bestialité. »
Bakounine rejette Rousseau et son âge idéal pour situer le telos dans l’avenir,
par l’exercice de la volonté.
Nous n’avons donc
jamais été véritablement, entièrement humains, parce que nous sommes toujours
restés trop naturesl. « L’homme ne devient humain, il ne conquiert la
possibilité de son développement, de sa perfectibilité intérieure, qu’à la
condition de briser, du moins, jusqu’à un certain point, les chaînes de
l’esclavage que la nature lui impose, à lui et à ses enfants. »
L’humanisation de l’homme n’implique pas l’affirmation d’un bien naturel contre
le complexe théologico-politique mais une rupture entre la conjonction de
l’histoire et de la nature. Malgré toutes les tentatives d’abstraction, il n’y
a eu jusqu’à présent qu’une continuité entre les deux.
[Note : c’est
le nœud de la contradiction : si l’abstraction est la capacité de
distinction, alors, elle distingue aussi entre le même et l’autre et, ce
faisant, elle produit la logique que dénonce Bakounine : le patriotisme,
ma nation contre celle des autres. L’abstraction serait donc à la fois ce qui
sépare l’homme de l’animal et ce qui le maintient dans l’animalité ?]
Cette continuité doit
être renversée pour que l’homme se réalise. Aussi longtemps que l’histoire et
la nature restent conjointes, le nœud de violence et de transcendance persiste
et le but, la liberté de l’homme, demeure inaccessible. La problématique de
Bakounine suit deux tendances : celle de la légitimité, qui justifie le
processus historique en tant que tel, le progrès de l’humanité vers la
liberté et une autre ligne évolutive, plus radicale, où on sent une
profonde continuité entre l’histoire et la nature pour neutraliser les
révolutions violentes qui cherchent à abattre leur règne.
Bakounine ne
cherche donc pas à revenir à la nature pour se débarrasser de toute
transcendance ; il préconise plutôt le déracinement du complexe
nature-histoire pour affirmer l’humanité en reste dans l’être humain.
Si l’on veut rester
fidèle à cette deuxième tendance, on ne peut réduire Bakounine à une
justification de la violence et de la reproduction ; ce qui caractérise le
règne de l’histoire et de la nature. L’exception, qu’elle s’appelle socialisme
ou anarchie, vise à remplacer la violence et la concurrence patriotique par la
liberté d’association universelle, non pas du semblable, mais du commun.
La justice serait « l’arrêt de ces manifestations d’animalité humaine. »
Mais l’exception ne peut émerger de la nature ou de l’Histoire, qui ne
connaissent que le cycle de la violence. Au contraire, l’exception doit
apparaître à partir d’une discontinuité radicale par rapport à la logique
naturelle historique du particulier.
La résolution ne se
trouve pas dans le passé mais dans le futur, dans l’actualisation du futur, qui
découplera l’humanité de ses variantes de cannibalisme. L’humanité ne
reproduirait plus la distinction entre ce qui est mien et ce qui est autre,
selon un régime d’antagonisme et de patriotisme. En lieu et place apparaîtrait
une humanité non-naturelle, le véritable humain, la justice humaine, découplée
de la nature, de la reproduction de l’identique. Ce serait alors la révélation
d’un universalisme qui ne serait pas une somme de particularités, mais la part
absolument commune, délivrée de la médiation naturelle et des attachements aux
modes de vie qui se fondent sur une opposition à tout ce qui est autre.
Contre le complexe
historico-naturel, Bakounine considère que la tâche de l’humanité est
d’actualiser, par la révolution, ici et maintenant, la rupture avec la
subjugation violente du théologico-politique. Cette tâche commune ne peut
s’inscrire dans une logique historique, elle ne peut tout d’abord qu’être
pensée et cette pensée doit trouver son commencement, en se déracinant complètement du processus
historique naturel mondial, afin de ne pas se retrouver prise au piège.
Résurrection
immanente : sur les cendres de la part commune.
Chez Nikolaï
Fiodorov (1829-1903), le fondateur du cosmisme russe, la pensée de la part
commune comme déracinement de l’Histoire devient une biopolitique à visée
interplanétaire. La nature et l’Histoire sont toutes deux intrinsèquement
violentes, entre guerre et extermination, et laissent un sillage de morts et de
victimes dans leur sillage.
Contre ces forces
de mort, Fiodorov oppose le vide cosmique, la calme expansion de l’univers, le
monde commun, une existence non-naturelle qui serait consubstantielle à
l’univers et où la mort, la lutte, la faim cesseraient. Fiodorov est un penseur
orthodoxe à tendance gnostique ; il cherche une résurrection immanente et
non transcendante, une abolition de la mort en ce monde, et non dans un
quelconque au-delà.
La nature est
isomorphe à cette « force de mort » qu’est l’Histoire. Dans les deux
cas, la logique du cannibalisme, de l’entre-dévoration et de la reproduction
est parallèle au conflit, à la division,
à l’exploitation. Le monde ne laisse pas seulement des morts, il est fait de
mort : la mort est la force à l’œuvre dans la nature et l’histoire,
perpétue les classes et empêche le commun. Fiodorov ne vise pas seulement les
morts violentes, le colonialisme, la guerre ou la famine, mais le cycle même de
la reproduction et de l’assimilation de la vie et de la mort.
Toute mort, même
paisible, lui est affreuse. La mort en tant que telle est le symbole de
l’oppression et la trace de l’exploitation historique : c’est notre mort
qui rend possible notre descendance. La mort est justifiée dans le sens d’un
sacrifice constant au nom de l’avenir ; le fait que nous y soyons habitués
et que nous la concevons comme inévitable fait partie du problème.
Dénaturaliser cette
violence est la reconnaître en tant que sacrifice, justification,
transcendance : les morts portent et construisent la vie au-dessus d’un
amoncellement de leurs cendres. Dans La Question de la fraternité et des
liens de parenté entre les hommes, Fiodorov écrit : « La
contradiction centrale de la nature : la naissance des fils est la mort
des pères. »
Cette contradiction
déracine toute revendication d’égalité, de fraternité ou de camaraderie dans le
présent. Les cycles historiques et biologiques vont de pair : aussi
longtemps que la mort exerce sa violence, l’histoire se perpétue et les
générations sont sacrifiées pour un avenir qu’elles n’hériteront pas. D’où une
inégalité permanente, entre les vivants et les morts, qui empêche toute
réalisation de la part commune. La modernité représente le plus haut degré
d’intensification de la guerre et de l’industrie ; même le socialisme
contemporain paraît trop progressiste.
La seule façon de
réaliser la part commune est d’englober à la fois les morts et les vivants.
« Toute mortalité est appauvrissement, pauvreté de nature. »
La mort est le marqueur de l’inégalité et de l’Histoire et du progrès. Son
abolition doit et ne peut se réaliser qu’à la condition de l’abolition de la
lutte des classes et des inégalités. « Jusqu’à ce que tous soient
réunis sous une bannière commune, il y
aura toujours une part, une classe, tournée contre une autre, un instrument au
service d’un combat. » La part commune ne peut se réaliser que par la
communion et la communauté, celle des vivants et des morts ressuscités.
Cette part commune
n’a donc plus rien à voir avec l’Histoire, hormis en tant qu’idée ou projet. « De
la résurrection transcendante à la résurrection immanente » tel est le
bouleversement qui doit s’opérer : depuis l’idée chrétienne d’une
résurrection dans l’au-delà à la réalisation d’une existence commune arrachée à
l’aiguillon de la mort. La logique même de succession, constitutive de la
violence du monde, doit s’arrêter et pour cela, la reproduction doit cesser,
y compris la succession des générations où les anciens sont inévitablement
supplantés par les nouveaux. Ce qui était successif doit devenir
simultanéité : non plus une temporalité de la finitude et du
sacrifice, mais l’atemporalité d’une résurrection immanente, telle est la part
commune.
La part commune ne
vise pas tant à l’évidement de l’Histoire qu’à sa saturation : la
complétude de la vie qui rend facultative toute production ou reproduction. La
vie ressuscitée ne peut être la vie telle que nous la concevons sous forme
binaire, vie ou mort. Elle sera un état de pure immanence, sans aucun
« donné naturel » puisque la nature est elle-même binaire. Elle sera,
pour ainsi dire, une vie intégralement non-naturelle : elle ne sera plus
la simple répétition ou la continuation de ce qui a été. Si la vie ressuscitée
est la vraie vie, et si notre vie historique naturelle n’a servi que la mort,
alors, nous n’avons jamais été vivants. « Nous n’avons pas seulement
besoin d’une restauration de ce qui fut, mais aussi d’une résurrection. »
La philosophie de
la part commune doit être pensée non comme originaire d’un lointain passé qui
serait caduc mais d’un événement qui n’a jamais eu lieu ni dans la nature ni
dans l’Histoire. Le non-lieu de la part commune marque le commencement de la
pensée de Fiodorov. La pensée ne procède pas de la question du pourquoi y
a-t-il quelque chose plutôt que rien, pourquoi y a-t-il de l’existant, mais de
la question de la mort : pourquoi les vivants meurent-ils ? La
réponse de Fiodorov ne justifie pas le mal ni ne le renvoie à une non-essence.
Au contraire, la
mort et la violence et les cendres des morts, cet empilement des générations
qui nous poussent, sont précisément l’essentiel, ce que nous avons en commun. Nous
sommes toujours sacrifiés à l’histoire par le simple fait de notre naissance.
« Pourquoi le monde est-il mauvais ? » La question de Fiodorov a
une connotation apocalyptique et gnostique : le pressentiment que notre
planète court à la catastrophe, qu’elle s’épuise et finit peu à peur.
« Notre
soleil aussi s’épuise et s’assombrit et nous avons raison de penser qu’il
viendra un temps où il cessera complètement de briller. L’heure vient et elle
est maintenant (Jean 5 :25) La mort des étoiles, lente ou soudaine,
nous donne un exemple instructif, une mise en garde limpide. L’épuisement de la
Terre, l’éradication des forêts, la chute des météores, les inondations et les
sécheresses… tout cela atteste que le monde arrive à son terme. Il y aura des
famines et des pestes (Matthieu 24.7)
« Par
ailleurs, cela ne se fera peut-être pas petit à petit, grain de sable après
grain de sable… il se pourrait que l’univers périsse d’un coup, par une
catastrophe. Veillez car vous ne savez ni le jour ni l’heure (Matthieu
25.13) Cela ne devrait-il pas nous inciter à une plus grande attention, à
une plus grande vigilance, pour sortir de cette incertitude ? Le monde va
à sa perte, et nous accélérons cette tendance : une civilisation qui vit
de l’exploitation et non de la restauration ne peut produire d’autre résultat
qu’une accélération de la fin. »
Précipiter les
événements, sans aucune pensée pour la résurrection immanente, c’est
absolutiser la mort et la transcendance. À une échelle cosmique et planétaire,
les cendres de notre planète et des mondes défunts sont le présupposé de toute
pensée ; le seul présupposé qui, en vérité, défait le monde, le déracine
entièrement et nous fait collectivement participer à la part commune. La
question du mal n’a pas à justifier le mal, mais à le défaire ou à réagir avec
l’unité de pensée et d’action qui mettra fin à la mort, à la souffrance, à la
fin du monde telle que nous le subissons.
La philosophie de
la part commune est en même temps le début de la pensée. Fiodorov croit en la
transformation de la pensée et de l’action, du travail, par le déracinement du
commun. La part commune mène selon à lui à la conscience des morts, de la vie
qu’ils nous ont donnée et de leurs cendres retournées à la terre.
La véritable
conscience doit rester dans la mort sans pour autant faire de la mort un but.
Reconnaître la part commune enracinée dans la souffrance et la mort est aussi
l’exigence d’une égalité nouvelle, universelle, sur laquelle la mort ne peut
s’imposer. La pensée en tant que telle est transformée par « le
non-lieu de la mort, de l’extermination et des cendres communes. Aussi
longtemps que la volonté existé, si nous refusons de séparer la pensée de
l’action, alors, la connaissance de ne pourra plus vouloir dire supplanter,
exterminer. »
La conscience
moderne, y compris la philosophie, est fondamentalement séparatrice et
exterminatrice. Il y a de la vérité dans cette conscience mais elle reflète
l’état divisé et violent, celui de l’expansion coloniale, de la lutte des
classes et de l’exploitation industrielle. Défaire cette condition et la prise
de conscience de cette condition vont de pair. C’est pourquoi il importe ne pas
dissimuler la mort sous une apparence de vie, ni d’imposer une transcendance
aux cendres et au vide en tournant la mort en un autre absolu, une autre
souveraineté, ou autorité. La part commune implique l’immanentisation de la
mort, pas seulement de la résurrection. L’immanence radicale de la tâche
commune fait coïncider la mort et la résurrection, l’origine et la visée.
Cette résurrection
est littérale et matérielle. C’est un projet : « l’Immortalité ne
peut être uniquement considérée comme subjective ou objective, elle est
projective. » Pour Fiodorov, le terme de « projet »
insiste sur l’action et la pensée, la critique et le travail, la subjectivité
et l’objectivité et tout coïncide dans la part commune : « La foi
et la critique ne se réconcilient que dans un projet ; pour le projet,
l’immortalité n’est pas un fait, comme il l’est pour la foi, ni une simple
pensée, comme il l’est pour la pensée ; pour le projet, l’immortalité est
l’hypothèse actualisée de la résurrection. »
Le projet ou la
tâche de la résurrection commence avec ce que l’Histoire traite pour rien, pour
le vide laissé par l’avancée de l’Histoire ; ce vide est le lieu de la
force qui peut renverser l’Histoire. Fiodorov identifie ce vide au cosmos, à
l’expansion de l’univers, aux cendres de l’Histoire et à la poussière
stellaire. L’Histoire avance en détruisant ses victimes, les vivants meurent et
l’Histoire s’accomplit avec l’immanence de l’univers, les cendres des morts
deviennent un avec les rayons cosmiques.
C’est au degré
zéro, là où la terre, la nature, l’Histoire se constituent, le degré qui
précède et dépasse à la fois toute vie historique naturelle, un niveau quasi
élémentaire, que la vie doit être reconstituée, reconstruite de bas en haut. La
pensée prospective de Fiodorov considère le monde comme de simples matériaux,
« un ensemble de moyens », qui doivent être reconfigurés dans
la part commune. La nature, elle aussi, doit être démontée en tant que force de
mort, pour émerger ensuite dans la vie ressuscitée ; pour que
s’établissent enfin le projet d’une habitation immanente et pacificatrice de
l’univers une fois que la production et la reproduction auront cessé.
La Russie est le
lieu privilégié pour la réalisation de ce projet. En cela, Fiodorov rejoint
Tchaadaïev dont il reprend l’idée d’une exclusion de la Russie de la logique
des peuples européens ou de l’histoire mondiale. La terra nullius de
Russie est ce qui demeure face à l’Histoire : cette étendue inerte n’est
pas une arriération, mais un principe intemporel qui peut fournir le moyen du
déracinement, de l’arrachement à l’Histoire.
Si l’Histoire
humaine et naturelle, en tant que ce qui propulse à travers la vie et la mort,
est ce qui roule sur les cendres des générations, alors la stagnation
millénaire de la Russie coïncide avec le lieu symbolique des cendres des
défunts, avec le vide de souffrance et de mort où l’histoire peut reculer ou
s’évaporer. Ces cendres versées sur le sol
noir sont celle du labeur des serfs, des paysans et Fiodorov associe
cette noirceur à la Russie elle-même : « Qu’est-ce que la
civilisation ? L’Europe occidentale… comment aurait-elle pu naître sans
l’exploitation de la nature par les paysans, la classe exploitée, la classe du
noir labeur. »
La Russie
correspond à un idéal agraire de non-violence ; elle est une sentinelle
ascétique, dressée dans une étendue insondable, dans une solitude sauvage.
L’existence russe est plus intemporelle et anhistorique que tournée vers le
progrès. La vigie russe, immobile et infinie, coïncide avec le calme et
l’indifférence de l’univers, non pas comme une menace mais comme un non-lieu,
propice à une habitation immanente commune, sans violence, sans mort.
Même si Fiodorov
considère l’absence d’histoire comme un pré-requis, le futur lui paraît
crucialement indéterminé et incertain, d’où son intérêt obsessionnel pour la
géopolitique. L’histoire du monde est le site de la lutte et de la division et
pourtant, c’est à partir de ce site que doit apparaître l’antithèse. Fiodorov
hésite entre une conception providentielle de l’Histoire et un refus gnostique
de toute foi dans le monde et dans l’Histoire. Tout aurait pu être autrement et
pourrait encore l’être. L’Histoire est un somme d’erreurs et de conflits et
d’avancées dépourvues de sens ; une dévastation qui montre quelles forces
aveugles sont à l’œuvre.
Le colonialisme
européen fut pour Fiodorov l’expression de la plus haute perversion du commun
et du collectif. Il n’y avait aucune nécessité dans ce mouvement, aucun progrès
vers une œuvre commune ; « Ceux qui s’assurent que l’humanité vise
de soi-même vers le progrès sont la bénédiction de l’humanité. Même si
l’humanité est dirigée vers la résurrection universelle générale, à ce jour,
elle n’a pu l’attendre. »
Fiodorov rejette la
providence hégélienne ou une histoire du monde en tant que théodicée. S’il y a
une Providence, elle n’a œuvré que contre l’Histoire, contre les forces de mort
historique, contre l’amalgame mortifère de la nature et de l’histoire.
L’histoire est guidée par la même force aveugle que la nature ce qui rend
improbable tout appel à une intervention de la Providence. Le futur ne peut être abandonné à la
Providence. Fiodorov ignore comment l’humanité continuera à agir si on la
laisse à elle-même ; paradoxalement, la Providence elle-même ne semble
guère plus fiable. Seule la Part commune peut résoudre le problème.
Ce projet, cependant, a toujours été absent de l’Histoire. Dès lors, seule une pensée providentialiste peut assurer sa réalisation, pour autant que cela s’accomplisse par la Part commune. Fiodorov voit le monde se précipiter vers la catastrophe et cette précarité terminale doit suffire à assurer le sauvetage, hors de la coalition historico-naturelle.

Commentaires
Enregistrer un commentaire