« Seules les crécerelles pissent tranquillement sur le Décalogue »

 

Source : De l’éperdu par Annie le Brun, éditions Stock, réédition Folio Gallimard

Dès 1939 commence l’occupation allemande de la Tchécoslovaquie avec l’instauration de la censure, de sorte que le premier recueil de poèmes de Heisler « Seules les crécerelles pissent tranquillement sur le Décalogue », illustré par Troyen inaugure les publications clandestines auxquelles l’activité surréaliste est désormais réduite. Il en va pareillement pour le cycle des dessins de Troyen, Les Spectres du désert, accompagné des poèmes de Heisler qui paraît aussi en 1939 et avec les mêmes risques. Comme si l’urgence et le danger se pressaient à l’origine de l’activité de Heisler pour la destiner à s’inscrire en continuel défi aux forces de la mort qui allaient bientôt déterminer toutes les couleurs du temps.

Car, au moment des représailles qui suivent à Prague l’exécution de Heydrich, Heisler échappe de justesse à l’arrestation. Recherché comme juif par la police allemande, c’est grâce à son amie Troyen qui le cachera toute la durée de la guerre dans la salle de bains qu’il échappe à la déportation. Mais l’extraordinaire est que ces cinq années d’existence traquée ne vont nullement l’empêcher de partir en quête de tout ce qui peut donner corps à son rêve. Bien au contraire, pour intolérable que soient les conditions de cette vie aux abois, il parvient à les conjurer superbement.

Non pas en les fuyant ou en les niant dans une activité poétique équivalent à un trompe-l’œil esthétique. Mais en s’aventurant au plus profond de la nuit des mots et des formes, là où la poésie s’impose en façon d’être. Là où le poète n’est pas seulement celui qui donne à voir, comme l’a affirmé Éluard dans une formule peut-être un peu trop rapide. Car le poète n’est pas celui qui figure, mais celui qui transfigure.

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