Source : De l’éperdu par Annie Le Brun, éditions Stock, réédition Folio Gallimard
De ce point de vue, la douleur de l’autre devient
indispensable comme l’un de ces colorants qu’on jette dans les rivières
souterraines pour en déterminer le cours improbable. Son spectacle est un moyen
d’objectivation et de matérialisation de la vérité. Elle détermine tout son
rapport au mal et donne une cohérence nouvelle au souci de deux de ses
libertins les plus endurcis, Saint-Fond et Clairwil de trouver un crime qui se
perpétue au-delà de la mort de la victime.
Car s’il s’agit toujours du même désir, peut-être plus
fort que le désir lui-même de voir s’inscrire le désir. De sorte qu’aucune
préoccupation métaphysique n’est à l’origine de ce projet à « effet
perpétuel », comme on l’a supposé, mais au contraire la conscience des
limites de la souffrance physique. Et si, après réflexion, Clairwil trouve
l’unique moyen de réaliser ce crime posthume dans « celui auquel on
parvient quand par écrit », alors, il n’y a plus de doute : pour
Sade, le mal n’a d’existence que comme le plus paradoxal relais de la douleur
physique dans son entreprise d’objectivation éperdue.
Du coup, la littérature s’avérant le champ unique et
sans limites de cette objectivation, devient enjeu capital dans la
manifestation de la vérité. Non que celle-ci puisse s’y inscrire de façon définitive,
mais parce que, seul l’écrit a le pouvoir aux yeux de Sade, de contenir et de
maintenir le crime à l’état vif.
Et ce n’est pas qu’une métaphore puisque la
caractéristique de ce crime est d’agir, comme le précise Clairwil, « même
quand je n’agirais plus, en sorte qu’il n’y eût pas un seul instant de ma vie,
ou même en dormant, où je ne fusse cause d’un désordre quelconque, et que ce
désordre pût s’étendre au point qu’il entrainât une corruption générale, ou un
dérangement si formel, qu’au-delà même de ma vie l’effet s’en prolongeait
encore. »
On ne saurait, en effet, rêver plus matérialiste
conception du mal, où le livre, désordre fauteur d’autres désordres, n’existe
que par sa puissance d’incitation, qui en fait à la fois le substitut du corps
et le précipité de la pensée.
Mais à la condition qu’inscription et corruption s’y confondent comme la seule technique pour continuer d’agir en marquant et pour maquer en continuant d’agir. À ce prix et la vérité, c’est-à-dire pour Sade la littérature, qui est agent de corruption sans fin, ou n’est rien.

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