« Pourquoi m’as-tu laissé tomber de ton ventre ? »

 

Source : Machines célibataires : la fabrique du posthumain par Arnauld Pierre, éditions Macula

Errò semble pour le moins préoccupé par le thème de la maternité. C’est le sujet d’une courte série de peintures exécutées entre 1961 et 1962, comprenant le grand Birth without pain, peuple de personnages à têtes mécanomorphes et de femmes enceintes dont le ventre est vu en transparence : à quels êtres hybrides donneront-elles naissance ?

Dans le lot, une Maternité industrielle retient particulièrement l’attention : une créature insectiforme est logée au centre d’un espace compartimenté en une multitude de cellules dans lesquelles sont classés des êtres embryonnaires et des organes en pièces détachées. Le titre de l’œuvre est rien moins que frappant : il incite fortement à considérer ces homoncules comme le fruit d’un processus d’engendrements à la chaîne. L’idée, d’ailleurs, prend corps et se confirme dans plusieurs œuvres d’une autre série, au titre tout aussi révélateur : Les Usines (1959-1962) Errò y part de photographies d’installations industrielles dont il reprend globalement la structure, qu’il peuple ensuite d’un nombre considérable de créatures embryonnaires imbriquées dans le dispositif labyrinthique d’immenses chaînes de montage commandées par de nouvelles déités machiniques.

La plus grande toile de la série, Auto-transformateur de générations (1961), qui serait difficilement déchiffrable sans le commentaire de l’artiste, place le spectateur devant l’un des secteurs de ces usines cauchemardesques, la « salle de l’intelligence » Des centaines d’humanoïdes y sont conduits sur de vertigineux tapis roulants pour y subir une opération de reprogrammation. En bas, à gauche, une première machine « légèrement humanisée puisqu’elle possède des membres » mesure et découpe les têtes : c’est le Contrôleur. Dans le coin opposé, la plus grande machine « injecte le programme dans chaque tête » : c’est une grande machine féminine, dotée d’une paire d’yeux humains, la Contremaître. À ses pieds, le Goûteur est une créature visqueuse chargée de vérifier la quantité des doses d’intelligence qui circulent d’un bout à l’autre de l’espace sous la forme de boîtes de conserves.

De tableaux en tableaux, c’est la même vision terrifiante qui se répète : celles d’usines du vivant gérées par d’inhumaines machines soumettant la reproduction de milliers d’homoncules à la logique technico-scientifique de la production ; une Machine à hommes, pour reprendre le titre d’une autre œuvre de la série.

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