Permutants

 

Source : Machines célibataires : la fabrique du posthumain par Arnauld Pierre, éditions Macula

« Le cyborg n’est qu’éther, quintessence » déclare Haraway. Hans Moravec, ingénieur et futurologue, l’une des figures les plus notables de la spéculation transhumaniste, conteste jusqu’à l’idée même « d’identité corporelle », à laquelle il préfère celle « d’identité formelle. » Cette dernière constituant selon lui la seule véritable « essence de la personne », ce qui reste d’elle une fois débarrassée du substrat périssable qui ne la soutenait que temporairement : « Le reste n’est que de la gelée », le reste, c’est-à-dire le corps, la chair. Semblable dématérialisation est la condition préalable du prolongement de l’existence sur des supports non biologiques où la conscience humaine circulera plus librement et négociera toutes sortes d’alliances avec d’autres subjectivités, y compris celles des animaux supérieurement intelligents, tels que les éléphants, les cétacés, les poulpes, les calmars géants, préservées par les mêmes moyens.

La « fluidité » (c’est son terme) sera telle que nous pourrons « mêler les fils de leurs pensées, de leurs capacités et de leurs motivations à notre propre tapisserie culturelle. Nos nous futurs, plutôt que notre moi ou notre égo, pourront ainsi bénéficier de tout ce que la biosphère terrestre a appris au cours de ses milliards d’années d’histoire. La fusion ou la dilution ira logiquement jusqu’à englober des sphères de conscience de plus en plus larges, y compris extraterrestres, jusqu’à métamorphoser l’univers entier en une gigantesque entité pensante. Une entité pensante dont Ray Kurzweil, qui suit le même raisonnement et à laquelle il donne pour sa part le nom de Singularité, a donné l’aperçu le plus lyrique : « Notre civilisation s’étendra vers l’extérieur, transformant toute la matière et une énergie sublimement intelligente, transcendantes.

Donc, dans un sens, on peut dire que la Singularité imprégnera un jour l’univers d’esprit. » Alors, nous serons des dieux, réunissant e nous tous les attributs de la divinité : la connaissance, l’intelligence, la beauté, la créativité et même l’amour infinis. En attendant, la subjectivité individuelle, dégagée du carcan du corps et libre de ses mouvements dans le cyberespace, pourra profiter de la « chance libératrice » de « devenir quelqu’un d’autre », à volonté.

Le changement de sexe, notamment, ne posera plus aucun problème : « Votre corps dans la réalité virtuelle n’est pas obligé de correspondre à celui de la réalité réelle. En fait, le corps que vous choisirez dans l’environnement virtuel peut être différent du corps que votre partenaire choisit pour vous au même moment. » Mais dès avant cette ultime étape de la « transformation vers une expérience non biologique », les corps modifiés grâce aux agencements moléculaire inédits permis par l’intégration de « nanobots » dans l’organisme seront devenus des « corps morphables » à la « plasticité beaucoup plus importante », une modalité qu’avait bien annoncé le manifeste de Vita-More dans sa défense d’une « liberté morphologique » conquise à l’aide des sciences et de la technique.

Commentaires