Métal hurlant

 

Source : Machines célibataires : la fabrique du posthumain par Arnauld Pierre, éditions Macula

Un homme en révolte contre la femme, un fils en révolte contre sa mère, un artificieux en passe de devenir lui-même artificiel, aspirant à cette forme de divinisation que serait une auto-parthénogenèse. Un fantasme de « naissance virginale » selon l’étymologie du terme parcourt la mythologie de Marinetti, un célibat machinique, où les femmes sont exclues de la procréation au profit des hommes et de leurs machines.

Car le joyeux mépris de la femme professé par les futuristes posait le sérieux problème de la continuité de l’espace, résolu par la prise en charge de l’engendrement par des hommes auto-suffisants ou se faisant suppléer par des machines. Marinetti revendiquait lui-même d’être né une seconde fois, selon des modalités qui ne devaient plus rien à la matrice biologique, mais tout à la matrice industrielle d’un fossé rempli par « la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste. » Celui dans lequel avait versé sa voiture pour éviter deux cyclistes trop lents.

C’est l’épisode de l’accident survenu le 15 octobre dans la banlieue industrielle de Milan, au cours duquel l’écrivain avait frôlé la mort part noyade et dont il fit le moment épiphanique du futurisme : « Oh, maternel fossé à moitié plein d’une eau vaseuse ! Fossé d’usine ! J’ai savouré à pleine bouche ta boue fortifiante qui me rappelle la sainte mamelle noire de ma nourrice soudanaise. » La sortie de l’eau marque le passage d’un passé organique, placé sous le signe de la féminité, à un avenir dominé par le progrès technique. Le caractère corporel et périssable de la femme est ainsi abandonné pour permettre au sujet de faire une entrée triomphale dans un monde industriel et entièrement masculin. Se passer à tout prix des femmes dans les tâches de la procréation, c’est pour le surhomme futuriste surmonter les faiblesses de la condition corporelle.

Or, comme le rappelle de son côté, Bruce Mazlich, le dépassement des contingences organiques et le désir de s’élever au-dessus de la bête se manifestent généralement sous deux formes fantasmatiques : celle de la condition angélique ou celle de la condition mécanique. A moins que les deux ne se trouvent réunies, ce à quoi parvient Marinetti quand il les fond dans la figure mythologique de l’aviateur.

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