« Le bien, c’est quand ça se passe bien »

 

Source : De l’éperdu par Annie le Brun, éditions Stock, réédition Folio Gallimard

Walter, l’auteur du manuscrit anonyme Histoire de ma vie, nous fait exactement mesurer quelle part de responsabilité il faut attribuer à l’orage. D’abord, « c’était une journée suffocante, à l’atmosphère moite, il avait tonné, les nuages étaient noirs et menaçants, l’air chargé d’électricité. Une telle journée rend la création lascive, et vous pouvez voir tous les singes au jardin zoologique, se branler ou foutre. » Que Walter s’y retrouve, rien d’étonnant, puisqu’il avait remarqué à une occasion : « Ma lubricité se déchaîna avec le retour du temps chaud. » Mais pour Jenny, charmante petite vierge « au gros cul », depuis toujours terrorisée par le tonnerre, c’est différent.

En un rien de temps, elle devient le jouet affolé des éclairs et de son désir, pour se laisser prendre comme dans un étau entre la peur et l’excitation, jusqu’à ce que, se débattant, cédant, résistant, elle finisse par décharger en tremblant et repose enfin, « immobile comme une morte, le tonnerre roulait sur nous sans qu’elle y prenne garde dans l’excitation et le plaisir délirant de sa première enfilade… La lumière tombait en plein sur son postérieur, je pouvais voir du poil châtain assez clair dans la fente séparant ses fesses, une macule de merde sur sa chemise. Sa chair était magnifiquement blanche. Elle portait de fins bas blancs et des jarretières voyantes. »

Après quoi, plus qu’étourdi par ce qu’il vient de vivre, Walter demande simplement : « Où étais-je ? M’avait-elle laissé faire ou l’avais forcée violemment ? »

J’imagine ce qu’un tel commentaire pourra provoquer de réprobation en ces temps de bien-pensance féministe et de vertu consensuelle. Autant décourager d’avance tous ceux qui, au nom des fausses libertés dont l’époque raffole, travaillent à installer leur ordre moral : constamment, viol ou pas viol, avec émerveillement et crainte aussi, Walter vise ce point de non-retour. Peut-être même sans le vouloir, emporté qu’il est par un sens de l’effraction, où semblent se confondre la dynamique du désir et celle de sa vie.

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