Comment je vois l’avenir ? Avec myopie, vieille taupe… J’ai cinquante-cinq ans, je suis né ici, je vais certainement y mourir et on meurt comme on a vécu. Ce qui me retient ? Tout simplement, nous ne sommes pas des consommateurs interchangeables, ni des usagers plus ou moins satisfaits d’un système social, qui délocalisent en fonction d’où le vent souffle. Ça, c’est encore raisonner comme un Belge, comme un parvenu bruxellois.
Ce que je pense des générations à venir ? Songer à
avoir des enfants dans de telles conditions dépasse l’entendement : il faudrait
être le dernier des irresponsables ou un parfait salaud pour accepter de
fournir la Belgique en futurs esclaves des Flamands. Faites d’abord la
révolution et seulement après, il sera toujours temps de fonder une famille. Personnellement,
l’idée de procréer m’a toujours dégoûté. Ce qui me plaît chez les transgenres,
qui sont un phénomène très récent, c’est leur retournement de la féminité
contre elle-même : une femme transgenre ne pourra jamais enfanter. C’est
une femme parfaite, parce qu’elle n’est pas une femme, justement.
Bien sûr, ailleurs, dans un environnement sain, dans un
peuple sain, tout aurait été différent et des idées pareilles ne me viendraient
pas. Ce que j’écris a valeur de symptôme ; non que je me considère comme
malade, ou que la littérature soit une « thérapie » ; si elle
n’était que ça, alors, pourquoi l’infliger aux autres. Ce que j’écris est la
force vitale par laquelle j’écrase la tête de la maladie belge. Le refoulement, c’est
la santé, la défense immunitaire, le chant des lymphocytes. Les grands auteurs étaient de grands malades précisément parce qu’ils
surmontaient leur maladie ; leur œuvre n’exprime pas leur faiblesse ou
leur pathologie, mais, au contraire, un surcroît d’énergie, la volonté de
puissance. Comme disait Deleuze, tous les philosophes qui me plaisent ont une petite santé...
Tuer le belge en soi, à défaut de le tuer chez les
autres. Chaque fois que je me sens moins belge, je m’allège, je me sens plus
vivant, j’effectue une puissance, une fenêtre s’ouvre, les perspectives se remettent
à fuir, et un autre monde devient possible, où je peux respirer un air plus pur,
loin de ce sale pays qui n’en est même pas un. D’une certaine manière, ni
entièrement explicable ni justifiable, la fiction devient alors plus réelle,
plus concrète, habitable peut-être.
Frank Brecht : Lettre à France

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