Pris sur Academia.edu. Hiérogamie kabbalistique : reconstituer l’androgyne, Proximus, Illus Tempus et le Divin par Corina Kesler, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended.
Voici comment le
kabbaliste anonyme du Igeret Ha-Kodesh, La Lettre sainte (XIIIe siècle)
— peut-être s’agit-il de Joseph d’Hamadam — instruit ses pairs intéressés par
l’accomplissement du devoir conjugal selon la Loi.
« Frère,
comme moi, tu montres du zèle à examiner et à chercher à comprendre les voies
qui enseignent à craindre le Seigneur et qui te guident vers la lumière qui
irradie des sept lampes qui éclairent la face (Nombres 8 :2) ;
tu seras sauvé des ténèbres qui aveuglent, des chemins que foulent ceux qui ne
contemplent jamais la lumière resplendissante et qui titubent toute leur vie.
Tu m’as demandé, mon frère, de te montrer la voie par laquelle l’homme
accomplit l’union conjugale avec son épouse, de sorte qu’il agit pour le ciel
et qu’il mérite des fils éduqués selon la Loi, digne de recevoir le Royaume du
Ciel… Je veux t’élever à la porte éternelle (Psaumes 24.7) pour que tu
accomplisses ton devoir selon la vérité de la Torah du Seigneur, béni soit-Il. »
L’auteur recommande
à son « frère » de diviser ses « observations » en six
chapitres, comme les branches du chandelier et il insiste sur l’union qui doit
être accomplie en temps utile, le soir du Shabbat, lorsque le cycle est
accompli ; ce moment est le mieux choisi pour l’union conjugale parce que
« le Shabbat est la fondation du monde et l’image du monde des âmes. »
Shabbat était le moment privilégié pour de nombreux kabbalistes : un
ensemble de rites et de techniques permettait d’atteindre à
la « conscience cosmique » et à la réunion essentielle du soi au
divin, dans les limites du monde actuel.
D’autre part, les
kabbalistes associaient le Shabbat aux espaces sacrés qui représentaient l’axis
mundi : Éden, Jérusalem, le Temple. Accomplir le Shabbat était
l’équivalent d’un retour à la Jérusalem céleste : le temps local devenait
un moment spécifique du temps primordial. « L’événement historique acquiert
une nouvelle dimension théophanique » (Eliot Ginsburg) De même
que le temple était une imago mundi, au centre du monde, à Jérusalem, le
corps même de celui qui pratiquait le Shabbat devenait un mésocosme, une espèce
de métaphore cosmique vivante : corps-foyer-cosmos. L’homme et la femme
devenaient alors des porteurs des vestiges du paradis originel, un symbole de
la continuité à travers le temps et l’espace.
L’observance du
Shabbat est sotériologique et annonce le monde à venir. L’adepte devient un
« Shomer Shabbat », celui qui observe rigoureusement le Shabbat, à la
fois comme un retour dans le temps et comme une préfiguration de l’Olam haba,
du monde à venir. Peu importe l’endroit ou l’époque, l’orant était admis au
royaume éternel du divin. Plus important encore : le kabbaliste qui
maîtrisait le rituel semainier du Shabbat pouvait atteindre le Shabbat des
Shabbat, le Jubilé [tous les cinquante ans, après sept cycles de sept ans] où
il recevait alors « la plus sainte de toutes les bénédictions. »
Tous ces bienfaits
n’étaient pas les seuls. Chaque semaine, le jour venu, une autre bénédiction
attendait le kabbaliste : « neshamah yeterah », la transformation
individuelle par la réception de l’âme du Shabbat. Cette convivialité du temps
autorisait l’âme du mortel à revêtir l’âme du Shabbat, à l’internaliser, à
gagner la conscience du corps comme microcosme, du Shabbat enveloppant, du
Shabbat en un. Ce rapport entre microcosme et macrocosme, entre
l’atemporel, le non-spatial, le divin et le temporaire, limité, humain est une
autre caractéristique : la possibilité d’actualiser le divin. Grâce à la
correspondance entre divin et humain, la kabbale annule la séparation
temporelle entre l’Éden, le temps primordial et le temps présent. Cet abîme est
franchi chaque semaine par le kabbaliste, lorsqu’il s’identifie à la Shekhinah.
Pendant Shabbat, la
Shekhinah s’unit à Tiferet : le jour du Shabbat, les amants, Tiferet et
Shekinah, se tournent face à face. L’image érotique suggère une intimité entre
le peuple d’Israël et le principe divin : l’équilibre cosmique se réalise
en termes anthropomorphiques, d’où l’importance de l’imagerie maritale. En
accomplissant le devoir conjugal, le mari et l’épouse se livrent à une activité
divine qui les transforme tous les deux, mais aussi le divin ; le rituel
remplit une fonction théurgique.
Dans le Traité
de la lettre sainte, le kabbaliste anonyme écrit qu’il accomplit
l’union avec son épouse pour la gloire de Dieu. Il en va ainsi de tous les
actes de la vie quotidienne : le repas, les ablutions et la sexualité. Ces
rituels, accomplis au bon moment, sont portés à un degré mythique : ils
engendrent et actualisent le divin. Les relations sexuelles pendant la nuit du
Shabbat ne satisfont plus seulement à un désir mais participent à une
rédemption générale.
La nuit du Shabbat
est une hiérogamie, imitatio dei : le rétablissement sexuel de
l’androgyne originel, l’être le plus proche du divin. On peut se poser la
question : l’équilibre du masculin et du féminin qui en résulte
modifie-t-il la perception du temps ? Le temps est-il alors aboli ?
Le soi, dissous dans le divin ? L’androgynie est-elle la condition sine
qua non pour une réintégration générale au commencement, au centre ? Le
temps sanctifié, le cours de l’Eden, est-il toujours une question d’androgynie
divine ?
D’après moi, il
existe une relation de cause à effet entre la sanctification du temps dans la
kabbale et l’attention portée à l’aspect féminin de Dieu, à la Shekhinah et à
l’anticipation de ses noces. Cependant, je n’aborde l’androgyne que sous son
aspect temporel, celui de l’androgyne primordial, illud tempus, dans le
temps de la rédemption.
La Bible décrit la
création du premier homme, l’héritier du monde : « Dieu créa
l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme.
Dieu les bénit et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez… »
(Genèse 1 :27 :28) La deuxième version diffère quelque peu : « L’Éternel
forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un
souffle de vie et l’homme devint un être vivant. Puis, Dieu dit : il
n’est pas bon que l’homme soit seul, je vais lui faire une aide et une
partenaire. »
Faute de trouver
cette partenaire dans les champs et dans les cieux, « Dieu fit tomber
un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit ; il prit une de ses côtes
et il referma la chair à sa place. L’Éternel Dieu forma une femme de la côte
qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. Et l’homme dit :
voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair. On
l’appellera femme parce qu’elle a été prise de l’homme. » (Genèse
2 :21-23)
Par après,
l’humanité se multiplie et se reproduit à l’image de Dieu : « Voici
le livre de la postérité d’Adam. Lorsque Dieu créa l’homme, il le fit à la
ressemblance de Dieu. Il créa l’homme et la femme, il les bénit, et il les
appela du nom d’homme, lorsqu’ils furent créés. Adam, âge de cent trente ans,
engendra un fils à sa ressemblance, selon son image et il lui donna le nom de
Seth. »
En fait, Seth est
le troisième enfant d’Adam et Ève. On sait qu’ils ont engendré d’autres fils et
filles auparavant. Sans doute s’agit-il d’un ajout d’un autre scribe, mais il
est curieux que seul Seth soit qualifié de la sorte, d’image de son père, de sa
mère et de Dieu. D’autre part, le statut d’Ève change ; dans la première
version, elle est la moitié de l’image de
Dieu, aussi proche de lui que l’homme. Dans la seconde version, elle est
deux fois éloignée de Dieu : créée à partir de l’homme, elle ne reflète
plus le divin à égalité.
Ces deux versions contradictoires
sont également présentes dans la plupart des mythologies. Dans la Bible,
l’image androgyne appartient au divin et l’humanité la reflète. Dans la seconde
version, Adam est lui-même androgyne, bien qu’il ait été créé avec de la
poussière terrestre. L’androgyne divin n’est plus le modèle primordial, mais
c’est le premier homme qui est lui-même mâle et féminin, dans sa chair et ses
os. Le terme « tsela » veut dire « flanc » et
« côte » ; ce qui est une nuance importante. Si Ève est créée à
partir d’une côte, elle vient de l’intérieur, de la matière, de l’os alors que
si elle vient de son flanc, alors elle est la moitié de Dieu.
La tradition
rabbinique de la Haggadah, puis la Kabbale, ont ajouté d’autres épisodes au
récit de la Création. Dans la Haggadah, Dieu demande conseil aux anges :
faut-il créer l’homme ; les anges et la terre où les anges sont descendus
sont vivement opposés, mais Dieu crée Adam à partir de la terre qu’il a
lui-même rassemblée.
Adam s’unit d’abord
à Lilith, mais leur union reste brève et malheureuse. Alors, Dieu décide de lui
créer une meilleure épouse : « Je ne la prendrai pas du front de
l’homme, car elle serait arrogante ; je ne la prendrai pas de l’œil ; car
elle aurait le mauvais œil ; je ne la prendrai pas de l’oreille, car elle aurait
l’ouïe malveillante ; je ne la prendrai pas de la nuque, car elle serait
insolente ; je ne la prendrai pas de la bouche, car elle serait
bavarde ; je ne la prendrai pas du cœur, car elle serait jalouse ; je
ne la prendrai pas de la main car elle serait fouineuse ; je ne la
prendrai pas du pied car elle serait volage. Je la prendrai d’une partie chaste. »
(Légendes juives par Louis Ginzberg)
Ève ne provient pas
de la même origine que son mari ; au contraire, de Lilith, elle ne peut
prétendre à une égalité de droits avec lui ; faite d’une « partie
chaste de son corps », avec moult précautions, pour prévenir toute impureté
spirituelle. En tant que telle, elle est subordonnée à son mari, deux fois
éloignée de Dieu, créée par Dieu à partir d’un homme.
Le Livre de la
Splendeur, ou Zohar, (XIIIe siècle), insiste on seulement sur la
coïncidence du masculin et du féminin mais aussi sur l’androgynie de Dieu
lui-même : « Il les créa homme et femme ; d’où nous pouvons
dire : toute image qui n’est pas à la fois masculine et féminine n’est pas
une haute et véritable image. Le Très-Haut ne se trouve nulle part où le
masculin et le féminin ne se rencontrent pas… Un homme ne peut être appelé Adam
que lorsque le masculin et le féminin sont un. » (Zohar, 55-56)
Le protagoniste du
Zohar, Rabbi Siméon, commente ce passage à ses disciples en termes
théurgiques : Adam était à la fois masculin et féminin non pas seulement
en son nom mais en son corps. Ève était attachée à son flanc. Lorsqu’il
s’éveilla de sa torpeur biblique, Adam l’homme et sa nouvelle épouse se virent
face à face. « Avant, cet homme était encore imparfait, car seule Ève
avait été créée parfaite. Preuve en est le terme va-yisgor [et il ferma]… la
lettre samekh veut dire soutien, dans le sens où homme et femme se soutiennent
l’un l’autre. De même, le monde inférieur et le monde supérieur se soutiennent
l’un l’autre, et ce n’est que lorsque le monde inférieur sera à nouveau parfait
que le monde supérieur le sera aussi. »
Les relations
sexuelles, en particulier le devoir conjugal accompli pendant le Shabbat,
jouent un rôle théurgique dans la hiérogamie de minuit, accomplie dans le but
de réintégrer le monde inférieur et de produire une réintégration analogue dans
le monde d’en haut.
La création
simultanée de l’homme et de la femme, la séparation de l’androgyne primordial
sont des motifs essentiels dans la mythologie kabbalistique. « Dès lors
qu’Adam et Ève ne pouvait plus se faire face, l’être humain fut incomplet. »
Ce n’est que lorsque l’homme et la femme se retrouvent face à face que l’homme
est complet et que la perfection d’en bas se reflète en haut ; pour le
kabbaliste, cela n’est possible que pendant le Shabbat, lors des noces, dans
l’espace du temps sanctifié du vendredi soir.
La hiérogamie
n’apparaît pas uniquement dans la kabbale, de même que l’androgyne : on
trouve des similitudes frappantes avec le tantra : Dieu est manifestation,
dans la kabbale et dans le tantra ; l’androgyne réunit les deux pôles dans
une félicité absolue. Le Tripura Samhita évoque une Ève sortie du côté
gauche d’Adam. Le védisme également considère la hiérogamie à la fois comme une
transcendance physique et comme un accomplissement entre les mondes de la
création.
« Dans le
Brihadaranyanka Upanishad, le mari s’écrie : Je suis le Ciel et tu es la
Terre. S’ensuit une transfiguration de la femme en autel sacrificiel. Dans le
tantrisme, la femme incarne Prakriti, la nature, et la déesse cosmique, Shakti,
alors que l’homme s’identifie à Shiva, l’esprit pur et sans mouvement. L’union
sexuelle, maithuna, est avant tout une intégration des deux principes, du
cosmos et de l’esprit, atman ; au contraire des simples relations
sexuelles, il s’agit ici d’un rite où les partenaires ne sont plus seulement
des êtres humains, mais des êtres libres et absolus, comme les dieux. »
(Ellemire Zola : L’Androgyne)
Dans la hiérogamie
kabbalistique, les deux partenaires conservent leur condition humaine malgré
l’aspect théurgique du rite. Dans le Tantra, ils deviennent les égaux des
Dieux. Autre différence : dans la kabbale, l’androgyne est un idéal pour
Dieu et pour ses créatures, dans le monde d’en haut et dans le monde d’en bas.
La rencontre du principe masculin et de la Shekhinah entraîne une rédemption à
multiples niveaux.
La théophanie et
son approche sont signalés dans le Zohar par des expressions cryptiques
destinées à frapper l’esprit. Le réveil du monde d’en bas, son ascension vers
un plus haut degré de conscience, « dans son essence et son destin »,
sont progressifs et s’échelonnent sur des degrés multiples : l’étude de la
Torah, l’accomplissement des mitzvoth deviennent des étapes dans un processus
de réintégration cosmique.
Les relations
sexuelles font aussi partie de cette théurgie afin de parvenir à l’itaruta
de-letata, l’éveil d’en bas, qui, en retour, éveille les Sephiroth divin,
provoque le rayonnement de la lumière de Dieu et la bénédiction des
kabbalistes. À l’éveil d’en bas, correspond l’itaruta de-le’eila,
l’éveil d’en haut, l’initiative divine.
L’Èden et l’état
originel, souvent identifiés à la grâce divine, ont un rôle particulier dans le
Zohar. Les kabbalistes les conçoivent comme des moments où l’humanité prend
conscience du vaste dessein cosmique. Les Séphiroth sont androgynes et les
relations conjugales au cours du Shabbat en sont le reflet afin d’atteindre un
moment primordial du temps. L’homme adopte des attributs séphirothiques
féminins et la femme adopte des attributs séphirothiques masculins, afin de
parvenir à une harmonie des opposés, à un dépassement de la tension dialectique
par la restauration du divin et le retour à un état originel qui vit les débuts
de l’humanité.
Une telle
réintégration promet bien plus qu’un simple retour au principe fondateur :
une compréhension du tout, analogue à celle que l’homme possédait avant de
goûter à l’arbre de la Connaissance, c’est-à-dire avant l’apparition des
dichotomies et des oppositions. La créature creuse une distance entre lui et la
création, entre lui et le divin. Surmonter les oppositions : tel est le rôle
de la Shekhina, la face de Dieu. Cette réunion des opposés qui conserve leur
différence semble contradictoire. L’Androgyne kabbalistique désigne à la fois
les caractéristiques masculines et féminines et leur réunion au sein d’un même
être.
« Chaque
partenaire entre en relation avec les éléments séphirothiques masculin et
féminin de l’autre qui lui sont symétriques » (David Biale) « Aucune
âme, aucun être humain ne peut exister au sens plénier du terme sans être à la
fois masculin et féminin. Le genre est un diviseur, il produit une séparation
catastrophique entre deux moitiés destinées à se réunir. L’eros cherche à
combler cet écart et à réparer la séparation. L’individu ne se définit pas par
un seul genre, masculin ou féminin, par une séparation qui l’assigne à une
destinée masculine ou féminine ; la séparation, le genre, est plutôt un
accident, une condition qui doit être surmontée » (Charles Mopsik)
C’est seulement
quand un homme et une femme se font face que « le Très-Haut réside à leur
côté » C’est seulement quand les deux sexes tentent de se surmonter l’un à
travers l’autre que la vie retrouve sa fluidité non-genrée, telle qu’elle
devait être dans l’état prélapsaire. Qu’implique d’autre un tel retour ?
Les kabbalistes contemporains décrivent la perception ordinaire du monde comme
une restriction aux branches les plus proches de l’Arbre de la Connaissance,
dont la ramure embrasse toute la réalité. Les rituels théurgiques permettent
selon eux d’étendre notre portée, en particulier la hiérogamie du vendredi
soir.
« Le plus
grand plaisir sexuel n’est pas le désir de l’autre pour l’intégrer entièrement
à soi-même… Chaque Shabbat présente un contexte temporel singulier pour rejouer
le mythe fondateur, l’abolition de la séparation des genres… Lors de l’union,
l’épouse devient la couronne de son époux, le symbole qui exprime le mieux le
dépassement de la barrière des sexes, et qui est aussi la marque de la
rédemption. » (Elliot R. Wolfson)
Même lorsque la hiérogamie reconstitue l’androgyne primordial et parvient à l’harmonie séphirothique, la connaissance ultime, obtenue par le dépassement des différences et des dichotomies, est d’une nature qui échappe encore : au commencement et à la fin, in illud tempus, en ce temps-là, et dans l’Olam haba, dans le monde avenir, tout était Un et tout sera Un.

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