Je pense à la force. J’entends mes mains libres dans la
nuit aérienne. Ne suis-je pas immensément libre ? Tout m’est ravi. Je suis
rivé à la Meule. Je ne puis plus qu’achever ma course, si je veux, d’un bond
par-dessus le garde-fou. Je le peux, si je veux ; je tiens bien ma force
en main. Nul n’y peut rien. Le monde que je porte en moi a pour symbole une
sphère de cristal : plénitude, absolu. Je suis libre parce qu’on ne peut
plus rien sur moi. Rivé par un cercle de fer à la muraille, je saurais sans
plainte fermer les yeux. Que la nécessité s’accomplisse ; je ne suis
qu’assentiment. J’ai fait du monde deux parts : les chaînes, les choses et
ma chair même qui est une chose sont en votre pouvoir. La sphère de cristal, ma
volonté, ma lucidité, ma liberté, sont à moi, irrévocablement.
Victor Serge : Les hommes dans la prison

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