« Désintégration contrôlée »

 

Source : Une histoire naturelle des sons, notes sur l’audible par Caspar Henderson, éditions Les Belles lettres

Pendant quatre-vingts ans, une longue langue de terre nommée Orford Ness, sur la côte du Suffolk, a été un site d’essais militaires de l’armée britannique.

Au cours des quelques quarante dernières années de cette période, on a testé les systèmes de largage de générations successives d’armes nucléaires à cet endroit et notamment, une bombe non guidée nommée WE177 qu’on avait programmée pour larguer 400 kilotonnes d’explosifs, soit une vingtaine de fois la puissance des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagazaki en 1945, ainsi que le missile balistique Polaris, qui pouvait larguer jusqu’à 600 kilotonnes d’explosifs. Lorsqu’il a visité les lieux en 2009, plus d’une décennie après le départ des derniers techniciens d’armes, l’écologiste anglais Paul Evans a déclaré qu’une « vibration semblait émaner du site, l’image sonore et fantomatique d’un effroyable bruit cataclysmique. » 

Mais aujourd’hui, après plus de deux décennies de « désintégration contrôlée » entre les mains du nouveau propriétaire du lieu, la National Trust, une association à but non lucratif vouée à la conservation et à la mise en valeur de monuments et de sites historiques, la vie non humaine est de retour.

La longue grève de galets et les marais qu’elle protège abritent de nombreuses espèces d’oiseaux, et beaucoup d’autres encore y transitent lors de leur migration. Non sans peine, l’Orford Ness porte toujours le passé sur son dos. « On y entend encore les projectiles, la destruction, écrit Robert MacFarlane, mais on y entend aussi des chevaliers gambettes et des martinets. » Au sud de l’ancien champ de tir, une longue étendue a été quasiment préservée des essais militaires ; là, surtout près de l’extrémité, l’Oxford Ness n’est que pure forme et mouvement.

Les grèves de galets et les vasières se reconstituent, indépendamment de l’histoire humaine, et prennent des formes élancées qui, vues du ciel, ressemblent à des rinceaux et à des crosses de fougères. Il y règne non pas le silence, mais la paix, une paix qui semble « encadrer une porte » comme le suppose le poète américain d’origine ukrainienne Ilya Kaminsky. Mais si nous la franchissons, qu’entendrons-nous de l’autre côté ?

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