Pris sur Public Domain Review. Louis Pope Gratacap, archiviste des mondes perdus, par Richard Fallon, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended.
Les romans sur les mondes perdus présentent souvent des
effets de réel. Ce sous-genre de la littérature d’aventure, très populaire
entre 1880 et 1920, nous propose des odyssées fabuleuses, à couper le souffle,
sous forme de récits journalistiques, plutôt éloignés de la réalité qu’ils
décrivent et avec laquelle ils n’entretiennent, la plupart du temps, qu’un lien
assez lâche. Prenons par exemple les notes en bas de page de She (1886),
le roman de H. Rider Haggard ou L’Étrange manuscrit trouvé dans un cylindre
de cuivre (1888) du Canadien James De Mille ou les photographies truquées
et les esquisses d’Arthur Conan Doyle dans Le Monde perdu (1912) Voilà
une tradition d’étonnants voyageurs que Louis Pope Gratacap connaissait
particulièrement bien. Il devait en résulter un livre à la fois
kaléidoscopique, embrouillé, fascinant et épuisant : Le Nouveau
Nordland (1915)
Gratacap était un citoyen new-yorkais. Né à Gowanus,
Brooklyn, en 1851, il étudie au City College puis au Séminaire, avant de
trouver sa voie dans la géologie, à l’École des Mines de Columbia, en 1876.
L’année de son diplôme, il rejoint l’équipe du Musée d’Histoire naturelle
récemment créé et qui se trouvait à l’Arsenal, dans Central Park. En 1880, il
obtient le poste d’assistant dans le secteur minéralogique avant d’obtenir le
grade de conservateur de la section Conchyliologie.
Il occuperait cet emploi jusqu’à la fin de sa vie, en
1917. D’après tous les échos, il était une sommité. Quand le richissime
financier John P. Morgan (1837-1913) dota le musée de deux inestimables
collections, le fonds minéralogique Bement et le fonds gemmaire Tiffany, les
talents organisationnels de Gratacap le placèrent en première ligne pour mettre
ces nouveautés en valeur auprès des chercheurs et des touristes. Sa nécrologie
le mentionne comme un fait d’arme : « Grâce aux bons soins du conservateur
du Musée d’Histoire naturelle : le fonds le plus précieux de tout le pays
et même du monde. »
D’après cette nécrologie, on pourrait déduire que
Gratacap n’eut pas le loisir de publier ni de se livrer à d’autres
recherches. Mais sa bibliographie nous
réserve des surprises : il s’est illustré dans de nombreux domaines, et
tous ses écrits n’ont pas reçu l’attention qu’ils auraient mérité :
catalogues, guides de voyage, introduction à la minéralogie, philosophie,
théologie, pamphlets, romans en tout genre, y compris, une « science-fiction »
préhistorique, Une Femme de l’Âge des glaces (1906) mais aussi L’Évacuation
de l’Angleterre : le renversement du Gulf Stream (1908) ou Le Maire
de New York, une romance du monde de demain (1910)
Gratacap était également un diariste, dont les carnets
sont conservés à la Bibliothèque de sa ville natale et dans lesquels il
rapporte ses déambulations culturelles. Gratacarp nourrissait son érudition au
cours de ses navettes : chaque jour, il passait trois heures en allers et
retours de son bureau à sa maison de New Brighton West, à Staten Island, où il
vivait avec son frère, un autre vieux garçon. Tout ce temps, Gratacarp le
passait à lire.
Le Nouveau Nordland sent la fiche. Ce
roman nous conte l’histoire d’aventuriers nordico-américains (Alfred Erickson,
Hlmath Bjornsen, Antoine Goritz, Spruce Hopkins) qui traversent de l’Alaska à
l’Arctique, avec l’aide des Inuits, et qui parviennent à gagner une région
dénommée Krocker Land. Là, ils découvrent des animaux préhistoriques, de
luxuriantes vallées, ainsi qu’une métropole en ruine, peuplée d’une des tribus
perdues d’Israël, en pleine décadence, les Radiumites. Ces indigènes doivent
leur nom au radium qu’ils emploient pour transformer la matière en or. Bien
sûr, l’auteur s’en donne à cœur joie et les références minéralogiques abondent.
Au terme d’un imbroglio d’amour, d’avarice et de mort, Erickson fuit les ponts
d’or du monde perdu et rejoint, au travers des étendues glacées, le monde
civilisé où il rapporte son histoire à ses contemporains.
Minéralogie, exploration polaire, archéologie biblique,
alchimie, obsessions des généalogies raciales… autant d’ingrédients familiers
du public de l’époque. Toutefois, Gratacap n’était pas un pas un simple
tâcheron, mais un fan sincère ; son roman aborde un nouveau territoire. Le
nouveau Nordland paraît plutôt vers la fin de la mode inaugurée par Les
Mines du Roi Salomon (1885) de Haggard et mène à leur terme les prémices du
divertissement.
La mise en abyme, l’autoréférence, l’intertextualité
sont des caractéristiques des romans de mondes perdus, les
« romances » selon le terme anglo-saxon de l’époque. Chaque livre
renchérit sur le précédent : toujours plus de découvertes scientifiques et
de monstres à terrasser. La critique du Pall Mall plaisantait sur les
brontosaures du Continent perdu (1900) de C. J. Cutcliffe Hyne :
« ces bestioles dépassaient largement les mignons crabes géants » d’Allan
Quatermain (1887) de Ridder Haggard.
Cette surenchère résultait de la demande des lecteurs.
Les brouillons du Monde Perdu de Doyle contiennent plusieurs allusions
directes à ses concurrents, mais la version publiée devait laisser tomber ces
saillies pour le moins douteuses. Néanmoins, on y trouve une espèce de
parodie des mines du roi Salomon, du même Haggard, lorsque le vaillant
héros, Greys, affronte le roi maléfique Tawla et ses suppôts. Face à une armée d’hommes singes, il
s’exclame : « Ce ne sera pas l’ultime résistance de Greys »
clin d’œil au Chapitre XIV des Mines du roi Salomon, « L’ultime
résistance des Gris »
Gratacap y va franchement dans le name-dropping.
L’enthousiasme d’Erickson lorsqu’il approche Krocker Land s’explique par ses
lectures : il va enfin rencontrer les prodiges qu’il ne connaissait que de
seconde main, par la fiction. « Nous étions fous de joie ; au plus
profond de nous avait grandi le formidable espoir de découvrir une faune et une
flore indescriptible, des civilisations perdues comme Le Monde perdu de
Conan Doyle, ou le Kosekin décrit par De Mille dans L’Étrange Manuscrit
dans un cylindre de cuivre, ou encore les transes cauchemardesques, les
splendeurs mégalithiques et les glorieuses horreurs d’Atvatabar, les
créatures mythiques d’Etidorhpa. »
Tous ces romans dataient de quelques décennies et sans
doute Gratacap les avait-il lus d’une plateforme à l’autre, en faisant la
navette entre son bureau et son domicile. Le Nouveau Nordland puise au
magasin des accessoires d’une littérature déjà bien développée. À de multiples
occasions, le personnage d’Erickson compare les illustrations de l’Enfer de
Dante par Gustave Doré (1861) à la Joyeuse vallée de Samuel Johnson
Rasselas (1759) Le voyage du même personnage est « plus merveilleux que
celui de Marco Polo ou du Père Huc, que Mandeville ou Münchhausen, Sinbad, Les Éthiopiques
de Héliodore d’Emèse, l’Arioste, Gulliver, Ulysse, Peter Wilkins, Camoens,
Pomponius Mela. » Cet inventaire à la Prévert est typique de Gratacap.
Outre ces références incessantes, le Nouveau
Nordland reflète les modes journalistiques de son temps. La narration
d’Erickson nous parvient par une verbeuse « note éditoriale » —
insérée au début du roman — par un certain Azaziel Link, digne représentant du
« journalisme jaune », du nom de la couleur du papier, apparu à la
fin du dix-neuvième siècle. Ces publications, notamment celles de William
Randolph Hearst, se présentaient sous un format accessible et estompaient les
démarcations entre le reportage sensationnel et la pure fiction.
D’où le succès du genre… Link compare ce mode
d’investigation à un cataplasme à la moutarde : « La couleur du
papier journal peut rebuter : on le lit en cachette, on y perd un peu de
décence, mais ça vous ravigote de l’intérieur. » C’est donc par ce
canal que nous découvrons que l’histoire que nous sommes en train de lire a
déjà été publiée dans le New York Truth Getter, une première page
(imaginaire) faisant foi. Nous, lecteurs, sommes les tard-venus, qui apprenons
les aventures d’Erickson après tout le monde, dans une édition déjà périmée.
Erickson et ses compagnons d’aventures sont avides de
gloire et de publicité. Le très entreprenant Spruce Hopkins, en Américain bon
teint, espère que leur périple arctique provoquera un rush sur les
journaux : « Personne n’ira travailler avant d’avoir terminé
l’histoire… Notre copyright vaudra un pactole… » Le potentiel
cinématographique n’est pas loin : cette histoire fut écrite dix ans avant
l’adaptation cinématographique du Monde perdu.
Gratacap écrit-il une pure fiction ou un
reportage ? La narration à la première personne d’Erickson est interrompue
par des « Excuses de l’éditeur » : des « coupes
substantielles » ont été pratiquées « pour restituer une
atmosphère plus littéraire, au risque de perdre en authenticité. » En
effet, le récit d’Erickson est truffé de citations poétiques qui l’éloignent de
la vraisemblance du style journalistique. Les romans de mondes perdus emploient
souvent de tels procédés, mais, en l’occurrence, ils minent les prétentions
documentaires du récit. D’autre part, Gratacap n’a pas le sens du rythme et de
la concision.
Malgré ses défauts, Gratacap détenait un atout :
il disposait d’une documentation de première main, fournie par son travail au
sein d’un des plus grands musées d’histoire naturelle des États-Unis. Il
pouvait faire assaut de données scientifiques… Prenons le cas de Krocker
Island, le paradis perdu des Radiumnites.
Il s’agit d’une référence à peine voilée à Crocker
Land : une vaste île surplombée de hauts-plateaux, entraperçue par
différents explorateurs au début du vingtième siècle, au nord d’Ellesmere
(Canada). En 1906, l’explorateur polaire Robert Peary la mentionnait déjà. En
1913, le Musée d’Histoire naturelle de New-York finança une expédition pour
découvrir ce mystérieux domaine arctique. Menée par Donald Baxter MacMilan,
l’expédition avait quitté Brooklyn en 1913. La même année, l’ethnologue
Vilhjalmur Stefansson lance l’Expédition arctique canadienne, afin de vérifier
les aperçus de Peary.
Aucune des deux équipes n’étaient encore revenues en
1915, au moment où le roman de Gratacap figurait sur les étals des libraires.
Gratacap y donne raison à Peary : le Krocker Land du roman n’est autre que
Crocker Land. Au moment où le personnage termine son histoire, sa fille accourt
avec un exemplaire du journal du soir : « Père, ce journal publie
un télégramme de Newfoundland, à St John : Donald McMillan (sic) a
atteint Krocker Land… Il y a même un câble de Point Barrow qui confirme que
Stefansson a atteint Krocker. » Les deux personnages se regardent :
ils ont été devancés. « Envoyez un démenti ! » hurle
l’explorateur.
En réalité, personne n’a jamais découvert Crocker Land.
L’expédition réelle tourna même au désastre : l’ingénieur et physicien
Fitzhugh Green revint sans son guide Inouk, décédé au cours de leur tentative.
Par la suite, on apprit que Green avait en réalité assassiné son guide, mais
aucune procédure judiciaire ne fut intentée. Le Krocker de Gratacap était une
fiction bien sage et bien propre en comparaison de l’âpreté des conditions
réelles de la colonisation de l’Arctique.
Gratacap montre, il faut bien le dire, un mépris pour
les civilisations et les races soi-disant moins avancées. Les Inuits qui sont
les serviteurs des Radiumnites n’ont droit qu’au minimum d’attention, comme de
simples figurants ; quant aux intéressés, ils fournissent au narrateur des
motifs de réflexions sur la dégénérescence. « Ils forment une culture
rabougrie » remarque Bjornson, le géologue, avant d’ajouter « les
civilisations aussi déclinent et dégénère. »
Les Radiunites sont-ils les descendants d’une souche
sémite ? La question autorise l’auteur à de nombreuses variations
ethnologiques, philologiques, mythographiques. Le contraste entre ces
« primitifs », une race sans nerfs, et les protagonistes nordiques et
virils est pour le moins frappant. Les Nordiques sont de drôles de nordiques
eux-mêmes : le narrateur Alfred Erickson est juif. Un détail qui n’est pas
développé…
Cette thématique raciste et ses justifications
pseudo-scientifiques s’expliquent par le contexte : le président du Musée
d’histoire naturelle de New-York n’était autre que le fils du suprémaciste
blanc Henri Fairfield Osborn, lui-même paléontologue, et neveu de J.P. Morgan,
généreux mécène de l’institution. Gratacap ne fait ni allusion à Osborn, ni à
ses convictions suprématistes, mais son ombre plane sur le récit. En 1905,
Osborn avait nommé et décrit le Tyrannosaure ; or, le livre de Gratacap
est le premier à citer cette créature dans une fiction, trois ans avant qu’elle
n’apparaisse chez Edgar Rice Burroughs, La Terre que le temps avait oubliée
(1918) C’est seulement en décembre 1915, près de neuf mois après la publication
du roman de Gratacap, que le Musée d’Histoire naturelle exposa son premier
squelette de T-Rex.
Les illustrations envahissantes de Gratacap, sa narration
bancale, l’ont fait oublier : son roman marque un jalon dans la
représentation des dinosaures. Peu après leur découverte de la chaude vallée
arctique, les explorateurs assistent à un combat de titans : « La
tête allongée d’un saurien pointait : elle était pourvue d’une mâchoire à
dents de sabre, montée sur un long cou flexible, emmanchée sur un thorax à
peine plus large que le reste de son anatomie ; le thorax était flanqué de
deux pattes atrophiées, avec des griffes,
peut-être palmées, qui s’ouvraient et se fermaient nerveusement ; des
écailles faiblement colorées décoraient les flancs ; la bête s’était
dressée sur ses deux pattes arrière, plus longues et sa formidable queue, lourde et épaisse au
début, s’effilait comme un serpent dont les battements involontaires allaient
et venaient à travers les herbes aplaties. »
L’illustrateur de Gratacap, Albert Operti, ne semble
pas connaitre ce dinosaure du crétacé. En tout cas, il n’a pas suivi le texte
et ne lui rend guère justice lorsqu’il décrit les Radiumnites en train de
nourrir ces animaux avec des cadavres. Operti avait participé au voyage de
Peary en Arctique en 1896 et 1897 et les paysages neigeux l’inspiraient
davantage.
Après tout, Krocker Land est peut-être bien l’Éden, se
demandent les personnages, le berceau de l’humanité et l’origine de tous les
mythes et symboles, notamment l’Arbre et le Serpent : Satan et l’Arbre de
la Connaissance, le dragon qui garde les pommes d’or du Jardin des Hespérides,
le dragon qui enserre le monde dans ses anneaux, l’Arbre Yggdrasil, etc. Ce
symbolisme parfois confus inspire l’aspect reptilien du « Tyrannosaure
ou quelque chose du genre » que Gratacap surnomme parfois
« Crocodilo-Python. »
La descendance du dinosaure au serpent ne serait que la
traduction naturaliste de la malédiction du péché originel : le serpent
doit ramper sur son ventre pour avoir tenté Ève. Les créatures décrites par
Gratacap sont moins des T-Rex que des ancêtres qui ont évolué sur une ligne
parallèle, « par groupes isolés, ou, en tout cas, différemment des
spécimens découverts par Barnum Brown, Williston, Lowe et d’autres. »
Gratacap, le vénérable conservateur de musée, détenait
incontestablement un haut niveau d’expertise. Lecteur et auteur prolifique, il
évoluait entre différentes disciplines et spécialités, la haute culture et la
culture populaire, la réalité et la fiction. La tradition des mondes perdus,
avec leur prétention scientifique, autorisait ce mélange des genres, cette
autoréflexivité, et ce sens de l’humour.
Un tas de sable pour les grands enfants sérieux.

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