« Ce livre que personne ne lirait… »

 

« Me taire, moi ? Qu’ils entendent ! Qu’ils entendent ! Assassins ! J’achève mon mémoire. Encore trente pages. Cette fois, je n’ai rien omis (l’œil bleu, de nouveau, étincela d’orgueil) Mon innocence est archi-prouvée. » Les manuscrits s’accumulaient sous sa main, parcourus de lignes serrées, bien lisibles, hachées de renvois et de points d’exclamation ironiques ou emphatiques. Les preuves de fait, discutées, analysées, réduites à d’irréfutables syllogismes, les analogies, les inductions exploitées avec art, les raisonnements capiteux et souples — où l’esprit surpris trébuche comme dans un filet —, la dialectique la plus savante, faisaient là un livre bizarre et fort ; et cet homme croyait peut-être vraiment à de certaines heures que ce livre, que personne ne lirait, pourrait détruire, détruirait la chose qu’il n’avait sans doute pas pu anéantir tout à fait en lui-même : le souvenir.

Victor Serge : Les hommes dans la prison

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