« Car je t’aime, Ô, éternité »

 

Ill. : Fate in the house of Saturn (1919) par Stella Langdale. Texte : De l’éperdu par Annie le Brun, éditions Stock, réédition Folio Gallimard

J’ai toujours gardé du Surmâle le souvenir d’un livre heureux, alors que l’Ève future est, sans doute possible, de ceux qui invitent à sombrer. Quant à l’épilogue d’une Ellen « guérie et mariée », bizarrement, il ne m’a jamais choquée, pas plus que celui de la Juliette de Sade dont le destin esquissé est de « disparaître de la scène du monde, comme s’évanouit ordinairement tout ce qui brille sur la terre. »

Cette fin, je l’assimile, plus ou moins consciemment, à un phénomène naturel, le silence qui suit les grandes catastrophes, l’immobilité de l’aube après une nuit de tempête, ou seulement l’eau qui se referme sur ce qui l’a agitée. Et, à la réflexion, c’est ce à quoi nous fait assister Jarry dans ce roman dont la modernité, encore inégalée, serait justement de se confondre avec un système naturel.

Et un phénomène naturel d’une ampleur telle que cette survie d’Ellen remet tout simplement en cause la tradition de « l’amour et l’Occident » : Ellen se suicidant pour rejoindre son amant, c’eût été une nouvelle fois accréditer la fatalité malheureuse de la passion, alors qu’Ellen survivant, c’est l’affirmation d’une éternité passionnelle sur laquelle, pour peu qu’on l’ait vécue, le temps est soudain contraint de venir se briser, faute d’y avoir prise.

La larme qu’Ellen portera en bague comme un défi secret, le voilà l’infracassable cristal d’intensité qui fait du Surmâle peut-être le seul roman moderne.

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