Surfeu

 

Source : La Psychanalyse du feu par Gaston Bachelard, éditions Gallimard, collection Folio essais

Un auteur italien anonyme, à la fin du XVIIe siècle, admire ce pouvoir intime d’échauffer qu’on trouve « dans les eaux-fortes et dans de semblables esprits qui ne brûlent pas moins en hiver que le feu fait en tout temps et qui font de tels effets qu’on les croirait capables de détruire toute la Nature et de la réduire à rien. » De ce nihilisme très particulier d’un vieil auteur italien, il est peut-être curieux de rapprocher cette nouvelle et les commentaires que nous rapportent les journaux (Rome, 4 mars 1937). M Gabriele d’Annunzio communique un message que voici : « Je suis désormais vieux et malade et c’est pourquoi je hâte ma fin. Il m’est interdit de mourir en prenant d’assaut Raguse. Dédaignant mourir entre deux draps, je tente ma dernière invention. »

Et le journal explique en quoi consiste cette invention. « Le poète a décidé, lorsqu’il sentira venir l’heure du trépas, de se plonger dans un bain qui provoquera immédiatement la mort et détruira aussitôt les tissus de son corps. C’est le poète lui-même qui a découvert la formule de ce liquide. » Ainsi travaille notre rêverie, savante et philosophique, elle accentue toutes les forces, elle cherche l’absolu dans la vie comme dans la mort. Puisqu’il faut disparaître, puisque l’instinct de la mort s’impose un jour à la vie la plus exubérante, disparaissons et mourons tout entiers. Détruisons le feu de notre vie par un surfeu, par un surfeu surhumain, sans flamme ni cendre, qui portera le néant au cœur même de l’être.

Quand le feu se dévore lui-même, quand la puissance se retourne contre soi, il semble que l’être se totalise sur l’instant de sa perte et que l’intensité de la destruction soit la preuve suprême de l’existence. Cette contradiction, à la racine même de l’intuition de l’être, favorise les transformations de valeurs sans fin.

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