Sueur de sang

 

Source : De Jésus au Christ par Rudolf Steiner, éditions Triades

Nous ressentons que le Tentateur apparu à nos yeux s’agrandir aux dimensions d’un être puissant qui se tient derrière l’univers des apparences. Certes, nous sommes amenés à rencontrer le Tentateur, mais nous en venons ainsi à l’apprécier peu à peu d’une certaine manière. Nous apprenons à nous dire : le monde qui s’étend devant nous, qu’il soit maya ou autre chose, a sa raison d’être, il nous a révélé quelque chose. Alors, apparaît un deuxième élément, dont chacun peut dire, pour peu qu’il remplisse les conditions d’une initiation rose-croix, qu’il s’agit d’un sentiment tout à fait concret.

C’est celui-ci : nous appartenons à l’esprit qui vit en toute chose et dont il nous faut tenir compte. Comprendre l’esprit n’est absolument pas possible, à moins de nous abandonner à l’esprit. Et c’est là que l’angoisse nous prend. Nous passons par une angoisse qui est un point de passage obligé pour tout homme qui ouvre vraiment les yeux et ressent l’immensité de l’esprit universel répandu dans le monde. En face d’elle, nous avons le sentiment de notre propre impuissance, et aussi de ce que nous semblons être devenus au cours de notre vie terrestre, et, pour tout dire, de l’histoire du monde.

Nous éprouvons l’impuissance de notre existence tellement éloignée de l’existence divine. Nous avons peur de l’idéal auquel il nous faut nous assimiler et de l’immense effort qui doit nous y conduire. Mais si l’ésotérisme ne nous laisse rien ignorer de l’immense effort à fournir, il nous faut aussi éprouver cette peur comme une lutte dans laquelle nous nous engageons, un combat avec l’esprit du monde. Et si nous ressentons cette petitesse qui est la nôtre et la nécessité qui nous contraint à nous battre pour atteindre notre idéal, pour nous unir à ce qui agit et vit dans le monde, si cela nous angoisse, c’est alors seulement que nous pouvons nous débarrasser de notre angoisse et nous engager sur le chemin, sur les chemins qui mènent à notre idéal. Mais tandis que nous éprouvons pleinement toute la force, apparaît à nos yeux encore une imagination lourde de sens.

Quand bien même nous n’aurions jamais lu un Évangile, quand bien même les hommes n’auraient jamais eu entre les mains un livre accessible à tous, c’est une image spirituelle qui apparaît à notre regard clairvoyant : nous sommes conduits dans la solitude, dont nous avons une vision intérieure claire et nette, nous sommes amenés devant l’image de l’homme idéal qui, dans un corps d’homme, éprouve toutes les angoisses, grossies à l’infini, qui viennent nous assaillir nous-mêmes en cet instant. Nous avons devant nous l’image du Christ à Gethsémané, qui endure au centuple l’angoisse qu’il nous faut éprouver nous-mêmes sur le sentier de la connaissance, l’angoisse qui fait perler à son front une sueur de sang.

Telle est l’image qu’à un certain point de notre chemin occulte nous rencontrons, sans le secours d’aucun document extérieur. Et telles deux colonnes puissantes se dressent devant nous sur le chemin occulte l’histoire de la Tentation, vécue en esprit, et la scène au mont des Oliviers, vécue de même en esprit. Nous comprenons alors cette parole : « Veillez et priez et vivez dans la prière, afin que vous ne soyez jamais tentés de vous arrêter en route mais que vous alliez toujours de l’avant. »

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