Psaume 91.1

 

Source : Chemins de la cabale, vingt-cinq études sur la mystique juive par Charles Mopsik, éditions de l’Éclat

Le Monarque, origine absolue du pouvoir, est pris dans une sorte de spirale, qui l’entraîne peu à peu à s’élever toujours plus haut : il quitte d’abord la terre pour rejoindre la terre pour rejoindre le ciel, ensuite il s’élève des cieux inférieurs vers les cieux supérieurs, enfin, des écrits appartenant à la littérature des Palais décrivent son ascension vers des hauteurs inaccessibles, des « cieux en nombres infinis. » Cette retraite infinie du pouvoir, un verset des Psaumes est censé y faire allusion : « Le Très-Haut habite dans le mystère » (91.1) 

Mystère auquel les anges eux-mêmes n’ont pas accès. Ce sentiment d’une disparition progressive et irrémédiable de la source de l’autorité et de la loi, qui laisse derrière elle un médiateur qui est à la fois homme et archange, et qui assume et représente la continuité du régime malgré l’éloignement du Roi, correspond certainement à une réalité vécue dans les milieux juifs de la fin de l’Antiquité, quand la perte totale d’une autorité politique nationale juive a sonné le glas des espoirs de victoire immédiate contre la puissance romaine. 

L’idéal alors, ce n’était plus la constitution d’une société humaine organisée selon le modèle de la société des anges, qui ne pouvait plus contenir en son sein la source d’un pouvoir qui lui échappait. L’idéal devenait moins ambitieux et se réduisait à l’espoir d’une persistance de la relation avec la source du pouvoir suprême, qu’un intermédiaire (Hénoch), représentant à la fois la société des hommes et la société des anges auprès du Souverain mystérieux était seul capable de réaliser. Le rêve d’un gouvernement direct par la toute-puissance divine était épuisé, puisque même le Royaume des cieux était vide de la présence immédiate du Dieu-Roi et que la société parfaite des anges n’avait pas été capable de la retenir auprès d’elle. 

Désormais l’univers d’ne haut comme celui d’en bas devaient être gouvernés par un vice-roi, c’est-à-dire par un être qui reste lié au roi, mais qui n’est pas le roi, par une sorte de double ou succédané du pouvoir absolu, qui cessait d’être reconnaissable comme tel et de régler en personne la marche de l’Histoire. L’intronisation d’Hénoch Métatron comme « petit Seigneur » était un événement dans le ciel qui donnait au « grand Seigneur » la possibilité de se retirer dans son mystère sans provoquer d’anarchie ou d’anomie. Il ouvrait un espace où l’homme élu, « petit Seigneur », détenteur des secrets de la création et maître du ciel pouvait désormais assumer la loi du « grand Seigneur » en conservant une distance vis-à-vis de lui. 

Il me semble que l’imaginaire religieux et social qui est derrière le récit de la passation de pouvoir entre le Dieu et son serviteur, l’Homme ange a exprimé à sa façon la naissance d’une nouvelle gestion du rapport de la religion à la politique, qui s’est enracinée aussi bien dans le judaïsme que dans le christianisme, mais de façon différente. Dans le premier, le pouvoir absolu ne pouvait désormais faire plus que se manifester sporadiquement dans les personnes des maîtres et des érudits qui connaissaient et possédaient la loi sans incarner sa Source suprême.

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