Source : La Fête de l’insignifiance par Milan Kundera, éditions Gallimard, relecture avril 2022-juillet 2026
Pour moi, c’est Ève, la première femme. Elle n’est pas
née d’un ventre mais d’un caprice du Créateur. C’est de sa vulve à elle, la
vulve d’une femme anombrilique, que le premier cordon ombilical est sorti. Si
j’en crois la Bible, sont sortis encore d’elle d’autres cordons, un petit homme
ou une petite femme accroché au bout chacun. Les corps des hommes restaient
sans continuation, complètement inutiles tandis que du sexe de chaque femme un
autre cordon sortait, avec à son bout une autre femme ou un autre homme, et
tout cela répété des millions et des millions de fois, s’est transformé en un
immense arbre, un arbre formé par l’infini des corps, un arbre dont le
branchage touche le ciel. Et imagine-toi que cet arbre gigantesque touche le
ciel. Et imagine-toi que cet arbre gigantesque est enraciné dans la vulve d’une
seule petite femme de la première femme, de la pauvre Ève anombrilique.
Moi, quand je suis devenue enceinte, je me voyais comme une partie de cet arbre, suspendue à un de ses cordons, et toi, pas encor né, je t’imaginais planant dans le vide, accroché au cordon sorti de mon corps, et dès ce moment, j’ai rêvé d’un assassin qui, tout en bas, égorge la femme anombrilique, j’ai imaginé son corps qui agonise, meurt, se décompose, si bien que tout cet immense arbre qui a poussé d’elle, devenu d’emblée sans racines, sans fondement, commence à tomber, j’ai vu l’infinité de ses branches descendre comme une pluie géante, et, comprends-moi bien, ce n’est pas de l’achèvement de l’histoire humaine que j’ai rêvé, de l’abolition de l’avenir, non, non, ce que j’ai désiré, c’est la totale disparition des hommes avec leur futur et leur passé, avec leur commencement et leur fin, avec toute la durée de leur existence, avec toute leur mémoire, avec Néron et Napoléon, avec Bouddha et Jésus, j’ai désiré l’anéantissement total de l’arbre enraciné dans le petit ventre anombrilique d’une première femme bête qui ne savait pas ce qu’elle faisait et quelles horreurs allaient nous coûter son misérable coït, qui certainement, ne lui avait pas donné la moindre jouissance.

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