Note de lecture : COGIPpunk, comment le monde est devenu une dystopie discount par Benjamin Patinaud, éditions Au diable vauvert.
Pourquoi vivons-nous dans une « dystopie
moche » ? L’apocalypse déçoit ; d’ordinaire, par la terreur,
mais ici, par un mélange de dérisoire et de désillusion. Ainsi, l’avenir,
c’était donc ça… Par rapport à quoi êtes-vous déçu ? D’après le vidéaste
et essayiste Benjamin Patinaud, si nous vivons dans une dystopie à base de GAFAM
et de bullshit jobs, c’est parce que les géants de la tech ont lu des
romans cyberpunks, auxquels ils n’ont rien compris, mais qu’ils se sont
empressés de traduire dans la réalité, avec des gadgets « aussi inutiles
qu’absolument nécessaires. »
Voilà la thèse... et c’est un peu court, jeune homme. Tout
imputer à quelques individus ne relève pas tant du marxisme que des théories du
complot ; l’auteur ne les porte pas dans son cœur, du moins quand elles viennent
de droite. Ensuite, la démonstration s’avère laborieuse. En gros, Patinaud cite
à longueur de pages des feuilletons, des jeux vidéo, ainsi que le très mauvais
cinéma contemporain. La littérature cyberpunk se voit sommairement
convoquée : ainsi, Neal Stephenson, l’auteur du Samouraï virtuel,
presque inconnu en France, est un des inspirateurs d’Elon Musk. On croise aussi
William Gibson, Lewis Shiner et Iain Banks, ce dernier n’étant, selon moi, pas
vraiment un cyberpunk, mais enfin…
Ce qui frappe dans ce réquisitoire en forme d’inventaire,
c’est que les romans et les nouvelles cyberpunks, s’ils sont parfois cités, ne
sont jamais analysés. La plupart des références viennent de l’industrie du
divertissement et sont beaucoup plus récentes. D’autre part, jamais Patinaud ne
se demande ce qui existait avant le « cyberpunk » — qui fut, à l’origine, un mouvement
littéraire plus que cinématographique, rédigé à la machine à écrire et non par
traitement de texte —, ni quelles étaient les sources d’inspiration de
Gibson et compagnie ; en fait, l’aspect littéraire l’intéresse assez peu. En
cela, il est un fils de notre temps, un geek plus qu’un bolche-geek.
Pour expliquer la dystopie dans laquelle nous vivons,
Marx aurait parlé des transformations du capitalisme en un capitalisme
financier purement spéculatif et déterritorialisé, plutôt que d’absolutiser
l’écran de fumée et les fantoches qu’il produit : Elon Musk, tout comme la (mauvaise)
littérature qui l’a inspiré, est un effet et non une cause et les causes
sont structurelles et transhistoriques. D’autre part, dépeindre les auteurs
cyberpunks comme des prophètes dont les mises en garde auraient été trahies par
de méchants fascistes — le fascisme obsède l’auteur, mais un fascisme
imaginaire, loin du fascisme historique — est une autre mythologie.
D’abord, Musk lui-même était plutôt de gauche, avant de
tourner casaque, pour des raisons financières ; en général, les
tronçonneurs des services publics aiment beaucoup les subventions étatiques.
Ensuite, le « mouvement » littéraire cyberpunk des années 80 n’a
jamais été de « gauche », au sens où l’entend Patinaud, pour la bonne
et simple raison qu’il représente l’écrasement thatchérien et reaganien de la
fiction spéculative des années 60 et 70 qui, elle, se voulait militante
et engagée à gauche, sous une forme incompréhensible aujourd’hui : ironie
sublime, Andrevon est traité de « vieux mâle blanc » sur Babellio par
les voisins de palier wokistes de Benjamin Patinaud.
Jadis, Jean Bonnefoy, dans sa préface aux Mailles du
réseau (Sterling, 1990), l’avait bien noté. Le plus souvent, les romans
cyberpunks mettent en scène des protagonistes qui sont la propriété privée de
consortiums (Swanwick, Williams), ainsi que l’emprise de vastes réseaux interplanétaires
(Sterling, Gibson), mais jamais ils n’évoquent la possibilité d’en sortir. Tout
au plus, ces personnages luttent-ils pour regagner un semblant d’individualité,
pour rentrer dans leurs propriétés. Pour le reste, ils acceptent
l’arraisonnement du monde par la technique.
En cela, le cyberpunk accompagne le capitalisme plus
qu’il ne prétend le subvertir ou le critiquer. Le cyberpunk des années 80 a
beau ironiser sur le « continuum Gernsback », il partage la même
vision du monde que les pionniers de l’âge d’or de la SF américaine, de
Joseph Campbell à Robert Heinlein. En bon postmoderne, le cyberpunk y ajoute de
l’ironie et beaucoup de clinquant, quelques clins d’yeux, mais, sur le fond, il
n’y a pas vraiment de différence.
En réalité, le cyberpunk est la parfaite expression
d’une « gauche » libérale-libertaire, exactement comme Elon Musk ;
il est ridicule de considérer ce dernier comme un fasciste ; c’est tout le
contraire, Musk veut liquider l’État : sa seule conviction tient dans son
porte-monnaie, alors que le fascisme historique, nationaliste, centralisateur, socialiste,
mettait les industriels au pas, et s’appuyait sur un peuple et une doctrine
raciale, ce qui ne semble pas être le cas chez Musk, ou alors, sous forme de
transhumanisme, mais ça, c’est encore autre chose.
Dernièrement, Cyberpunk’s not dead, l’essai de
Yannick Rumpala avait le mérite d’effleurer le problème, sans pour autant aller
jusqu’au bout. Qu’y avait-il donc avant le cyberpunk ? Qu’écrivait-on en
France à l’époque ? Curieusement, Benjamin Patinaud se souvient d’Yves
Montand et de Valéry Giscard d’Estaing, mais il ne souffle mot sur la
science-fiction française de la même époque. Tout a disparu dans un trou noir ?
Et pourtant, la SF française des années 70/80 était complètement à rebours du
cyberpunk : d’abord, elle se voulait, elle, hypercritique de la
technologie ; ensuite, il s’agissait d’une littérature militante, en phase avec
des attentes millénaristes, proches des milieux soucoupistes, et le plus
souvent engagée à gauche, écologique mais non punitive, ce qui n’allait pas
sans certaines contradictions.
La contradiction interne de la SF française de l’époque
(dont les acteurs eux-mêmes ne se rendaient probablement pas compte) se
résumait en ces termes : soit on se définit comme écrivain professionnel
et on cherche le bénéfice de son activité, donc à plaire au public, pour vendre
un maximum ; soit on se définit comme militant et ce que l’on écrit n’est
qu’un moyen pour une fin. Le plus souvent, le message ne touche que ceux qui
sont déjà convaincus, à moins de considérer la littérature populaire comme une
forme de contrebande, façon Guy Debord.
Tout cela n’était possible qu’en raison de la
prédominance du livre imprimé. Le livre imprimé était alors le seul vecteur de
connaissance et les ordinateurs, les jeux vidéo, les univers virtuels
n’existaient pas encore. Pour imaginer un autre monde, il fallait d’abord
l’écrire et le décrire, ce qui n’est plus du tout nécessaire aujourd’hui,
où il faut le programmer, ce qui n’est pas du tout pareil.
Bref, cette SF française n’a pas survécu à la
mondialisation, ni à la numérisation, ni à leur imbrication. Grosso modo, après
1989, après la chute du Mur, les éditeurs français réduisirent ou liquidèrent
leurs collections de SF. Le polar prit l’ascendant sur les autres genres
paralittéraires et ce n’est qu’aux alentours de l’an 2000 que la SF revint
parmi les librairies, mais elle avait muté entre-temps. Désormais, la SF
française des années 60/70 serait dévalorisée, moquée, avant de recevoir un
enterrement de première classe.
À la fin des années 90, Francis Valéry ironisait dans
sa bien-nommée revue CyberDreams : « la SF politique française
ne se vendait pas, personne ne la lisait. » Une affirmation qui relève de
la mauvaise foi : cette SF politique française ne se vendait pas plus que
les traductions de Richard Kadrey, de John Shirley ou d’autres cyberpunks. Mais
voilà, Francis Valéry pouvait ricaner tranquillement, personne n’allait le
contredire : l’époque avait changé, il n’y avait plus d’autre monde
possible, la globalisation roulait à fond de train et c’est ainsi que la SF française
allait complètement s’aligner sur le modèle anglo-saxon, devenir de plus en
plus technique, de plus en plus hard-science, bref, de plus en plus « chiante »
comme le dit Benjamin Patinaud.
Paradoxalement, c’est le microcosme français de
l’imaginaire qui a procédé à la liquidation et à l’occultation de sa propre
histoire, moins par volonté malveillante que par intégration du Zeitgeist.
Les principaux directeurs de revues de la fin des années 1990, Dumay, Dunyach,
Valéry, étaient eux-mêmes des geeks ou des ingénieurs, très américanisés,
amateurs de guerres des étoiles, de Tarantino, de jap-animations. En une
dizaine d’années, on est passé d’une littérature populaire et sauvage, d’un
« mauvais genre », fait par des prolos, des militants, des fanzineux,
bref, par des amateurs, à une production d’ingénieurs, d’informaticiens, de
cadres, bien lisses, bien professionnels, bien casse-pieds, avec un système de
peer-review où tout est verrouillé et formaté.
On peut préférer la SF des années 70, celle des Soleils
noirs d’Arcadie, de Boris Eizykman, de Daniel Walther, à celle d’aujourd’hui.
Dernièrement, alors que je terminais la lecture de Cogippunk, j’ai trouvé
à la Fnac une réédition de La Cité des Permutants (1994) de Greg Egan,
un auteur australien très hard-science qui imaginait le téléchargement de
l’humanité dans une réalité virtuelle. À l’époque, ce livre m’avait emballé.
Aujourd’hui, il me semble mal écrit, illisible, lourdingue, un modèle de prose
cyberpunk hyper-technologique. On dirait un mode d’emploi de lessiveuse traduit
en écriture blanche et l’enjeu semble puéril, voire carrément débile, aussi con
que la terraformation de Mars, le dada d’Elon Musk.
Dans Ne coupez pas (1986), J.-P. Andrevon, bien
avant Matrix, le film inspiré de Baudrillard, décrivait une société hygiéniste où tout est propre, tracé
au cordeau, avec des voitures qui volent… Jusqu’au moment où un bug dans la
machine fait apparaître la réalité : le protagoniste découvre qu’il
assemble des mitrailleuses sur une chaîne de montage, dans une usine
souterraine et qu’il est malade, tout pourri, ravagé par un cancer provoqué par
la pollution. Il avait failli se passer quelque chose… Le programme
reprend et le protagoniste retrouve le meilleur des mondes, sa mémoire nettoyée
de cette fâcheuse interruption dystopique.
On est très loin du tout-technologique de La Cité
des permutants et c’est justement cette dimension de critique sociale, de
prophétisme, d’indépendance, de liberté de ton, de franchouillardise, que la SF
française a, selon moi, complètement perdu. Ce ne sont pas tant nos futurs
qui sont « annulés, déçus, trahis, contrefaits, ni faits ni à faire »
que notre propre passé. Ce n’est pas tant le monde qui est devenu « chiant »
que notre manière de l’imaginer ou d’essayer d’en imaginer un autre, parce que
nous nous pensons, nous nous rêvons, nous nous parlons dans le langage et les
représentations du mondialisme qui piétine toutes les cultures et les histoires.
Si le mondialisme n’est pas exclusivement anglo-saxon, en revanche, il provient bel et bien du monde anglo-saxon, nord-américain, utilitariste, techno-gobeur, gloubiboulga-multiculturel, puritain et woke (c’est la même chose) et l’Europe de Bruxelles en est l’avant-poste, irréductiblement hostile à la civilisation française et à sa tradition politique.

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