Ill. : Anne Van der Linden. Source : Art criminel par Jérôme Noirez, illustré par Anne Van Der Linden, éditions Faméliques, novembre 2000, collector, environ la 814e relecture
Il est, au passage, bon de rappeler que les troubadours
n’étaient pas, comme on les imagine souvent, des interprètes itinérants, mais
des auteurs et compositeurs lettrés, souvent de noble extraction, ou tout au
moins attachés à de riches seigneurs. La plupart n’interprétaient pas leurs
compositions.
Les troubadours, qui ont défini et développé les codes
littéraires du « fin amor » ont aussi manié l’art du contre-texte,
texte provocateur et ludique, souvent obscène, scatologique, anticlérical.
Précisons tout de suite que le « contre-texte » n’est pas un anti-texte,
mais la conséquence logique du « texte », dont il utilise les codes
tout en en subvertissant la thématique. Il en serait même une sorte de
commentaire, une manière d’envisager le texte dans sa forme inversée, comme la
fleur qui fleurit en hiver, ou qui pousse les racines vers le haut.
À titre d’exemple, je veux citer une traduction de la
première cobla (strophe) d’une chanson d’Arnaud Daniel, un célèbre troubadour
de la fin du douzième siècle, loué par Dante et par Pétrarque. « Sur
cet air gracieux et léger, je fais des paroles que je rabote et dole. Elles
seront sincères et sûres quand j’y aurai passé la lime. Car l’amour à l’instant
polit et dore ma chanson, que m’inspire ma Dame protectrice et guide de tout
mérite. »
Le même Arnaud Daniel a écrit dans une autre
chanson : « Le corneur (c’est-à-dire celui qui souffle dans le cul)
aurait certes besoin d’un bec, et que ce bec fût long et pointu, car le cor
(l’anus) est farouche, laid, poilu et jamais à sec. Et le marécage est si
profond par-dedans que la poix y fermente et monte et s’en échappe sans
cesse. » Cette dernière cobla n’est pas une élucubration d’après beuverie.
Il y a la même application, le même art de la versification dans les deux
cansos…
L’Église n’a jamais condamné ce genre littéraire. Elle a pu s’en plaindre, mettre en garde les pécheurs mais elle n’a jamais cherché à censurer ou à châtier leurs auteurs, en tout cas au Moyen Âge

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