Haute couture

 

Source : Machines célibataires : la fabrique du posthumain par Arnauld Pierre, éditions Macula

L’iconographie surréaliste compte bien des machines à coudre : celle qui apparaît par exemple dans tel collage sans titre de Joseph Cornell, réalisé en 1931 à partir d’images découpées dans des gravures du dix-neuvième siècle, où la machine semble coudre une robe sur le corps même de la femme qui la porte. Celle qui apparaît dans un collage de Jindrich Styrsky publié le 9 avril 1935 en une du Bulletin international du surréalisme, l’organe polyglotte du groupe surréaliste dont le premier numéro paraît à Prague, se fait plus menaçante : l’artiste la superpose à une reproduction du tableau patriotique et revanchard du peintre français Edouard Detaille, Le Rêve (1888) peint des années après la défaite de 1870, où les fantômes des armées victorieuses de la Révolution et de l’Empire planent au-dessus d’un bivouac de soldats endormis au pied de leurs fusils en faisceaux.

Dans l’œuvre de Styrsky, toutefois, qui s’approprie le titre de son prédécesseur, le rêve tourne au cauchemar : la machine à coudre y est une arme de guerre qui domine la silhouette imposante de la masse des soldats qu’elle s’apprête probablement à tailler en pièces : corps et illusion pareillement perdus. Et c’est sans doute sur le compte d’une longue imprégnation de la fantasmatique surréaliste qu’il faut mettre la réapparition des machines à coudre dans l’imaginaire de la science-fiction. Selon Philip K. Dick, « le temps n’est peut-être pas loin où il pourrait s’avérer nécessaire d’empêcher un homme de violer une machine à coudre » (Androïde contre humain, 1972) Il n’y aurait bientôt plus d’ontologie ni d’origine humaine ou machine, mais seulement des manières d’êtres dans le monde.

Au point que « si un jour, un homme tente de violer une machine à coudre, la machine à coudre pourra le faire arrêter et portera plainte contre lui. » Derrière ces facéties, se profile une déploration : celle de la réduction du comportement humain au comportement machinal et réflexe des machines, ainsi que des insectes, et de la perte de ce qui est authentiquement humain.

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