Pris sur Academia.edu. Alexandre Kojève et le stalinisme philosophique par Jeff Love, in. Studies in East European Thought (2018), traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, human translation is no duplicate content but a work of art and patience.
Alexandre Kojève (1902-1968)
demeure un personnage énigmatique dans le paysage intellectuel français du
vingtième siècle. Son statut d’éminence grise, autrefois influent, est
aujourd’hui contesté.
Kojève a-t-il
véritablement introduit la pensée de Hegel en France ? Son commentaire de
la Phénoménologie de l’Esprit (1907) est-il réellement fidèle ?
N’a-t-il pas plutôt introduit sa propre pensée en contrebande, comme le suggèrent
les partisans de Leo Strauss ? Son originalité venait-elle de son refus
affiché de toute originalité, et même de la revendication de l’impossibilité de
toute nouveauté ? Les questions sont nombreuses, l’héritage est tout sauf
clair.
Cette obscurité est
particulièrement flagrante pour ce qui concerne sa thèse de la fin de
l’Histoire et des conséquences politiques de l’état terminal qui l’inaugurerait :
l’État Homogène Universel. Kojève cite Napoléon et consacre Hegel comme le
penseur de la fin de l’Histoire, comme son héraut, celui qui proclame cette fin
et qui l’entérine, mais il attribue aussi ces qualificatifs à Staline dont il
se profile comme le penseur officiel, « la conscience de Staline »,
dont il livre la défense et l’illustration de la pensée.
Les prétentions de
Kojève n’ont pas été entièrement prises au sérieux. Raymond Aron exprimait son
scepticisme quant au stalinisme autoproclamé de Kojève et la plupart de ses
interlocuteurs français considéraient cette déclaration de foi comme une forme
d’ironie ou de provocation, un exemple de la personnalité extravagante de
Kojève. Il est vrai que cette ironie et ce coté fantaisiste sont un sujet en
soi, mais faut-il pour autant ne pas le prendre au mot.
En 1941, Kojève a
écrit directement en russe un imposant traité ouvertement stalinien ainsi
qu’une mystérieuse lettre à Staline qui aurait été perdue. L’interprétation de
Hegel par Kojève produit un concept de liberté vidé de tout intérêt personnel
ou d’individualité et qui sert de fondement à l’État Universel Homogène, un État
qui supprime la peur de la mort, l’instinct de conservation de soi, la volonté
d’affirmation de l’individu au-delà des autres. Cet État Universel Homogène
joue un rôle significatif dans la pensée de Kojève et nous donne un aperçu
assez clair de ce que le stalinisme pouvait bien signifier pour lui.
I.
Les cours de Kojève
sur le dernier chapitre de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel (1938-1939)
représentent un assez bon résumé de son interprétation. La conclusion de ce
cours consiste en une longue citation d’un traité de Hegel Foi et savoir
(1802) qui revêt une nette tonalité apocalyptique.
« Le domaine
entier de la finitude, par son attachement même au domaine des sens, s’effondre
par la foi authentique et vraie et par l’intuition de l’Éternel :
l’intuition et la pensée deviennent ici une seule et même chose et toutes les
scories de l’individualité sont consumées dans cette fournaise, même la
conscience de soi et de l’annihilation de soi y disparaissent. »
Hegel l’écrit en
âme et conscience, mais dans sa correspondance il nous révèle ce que lui coûte
ce savoir : entre 25 et 30 ans, il traverse une période de dépression
totale, une « hypocondrie », qui lui vaut une paralysie générale de
ses forces, « bis zur Erlähmung aller Kräfte. » Il ne peut se
résoudre à abandonner toute individualité, toute humanité au profit de ce
Savoir absolu. Finalement, il surmonte cette hypocondrie et publie la première
partie d’un système intitulé Science de la Phénoménologie de l’Esprit par
lequel il se réconcilie avec ce qui est et avec ce qui a été et proclame qu’il
n’y aura jamais plus rien de nouveau sous le soleil.
Cet abandon de
toute individualité apparait dans deux narrations de Kojève : celle du
Maître et de l’Esclave et celle de la montée vers la Sagesse terminale du Sage.
La dialectique du Maître et de l’Esclave prend fin avec l’établissement de l’État
Universel Homogène où chaque citoyen se reconnaît dans l’autre comme soi. Cet
idéal de citoyenneté s’incarne au sommet par la figure du Sage qui n’est pas
seulement un reflet des autres citoyens, mais celui dont la pensée suffit à
articuler la transformation de la relation inégalitaire entre Maître et Esclave
en un régime égalitaire, celui de l’État Universel Homogène.
Remarquablement,
Kojève considère cet abandon de l’individualité comme l’accomplissement de la
perfection de la liberté humaine et de l’humanité elle-même : pour être
parfaitement libre et accéder à l’humanité, il faut abdiquer toute
individualité et toute humanité telle que nous la concevons. Cette recette de
la liberté n’a rien ne neuf : bien des traditions métaphysiques ou
théologiques en dépendent. Mais Kojève, lui, se définit comme un athée :
l’abnégation qu’il évoque ressemble beaucoup à certains courants bouddhistes,
qu’il qualifie par ailleurs de « religion athée. »
L’argumentation par
laquelle Kojève fonde cette liberté paradoxale tient une fois encore de la
provocation : la preuve ultime de la liberté humaine est la disponibilité
au suicide, à l’abandon de soi, de son existence matérielle, une fois pour
toute. Le suicide devient l’acte d’émancipation par excellence, toute personne
qui n’est pas apte à se suicider n’a pas atteint et ne pourra jamais atteindre
la libération finale authentique. « Si le suicide est possible, alors, il
y a de la liberté. ».
Ce qui peut sembler
paradoxal : s’il faut se suicider pour être libre, alors, alors, cette
liberté s’annihile d’elle-même. En attendant, ceux qui ne sont pas prêts à
mourir volontairement sont pris au piège de leur propre rationalité et de leur
instinct de conservation.
Le terme
« instinct » renvoie au monde animal, qui demeure identique à
lui-même. L’instinct est l’expression de la nécessité naturelle, des voies de
la nature. Dès lors, si l’être humain agit en accord avec son instinct, il
mérite à peine le nom d’humain ; d’après Kojève, de tels êtres ne sont
rien de plus que des oiseaux ou des insectes qui accomplissent un rôle assigné
par un vaste système naturel qui n’a rien d’humain ni d’historique.
Agir selon son
instinct, c’est obéir à la préservation de soi, qui est une forme de servitude,
non reconnue en tant que telle ; la reconnaissance vient du combat, de la
lutte et s’accomplit par la dialectique du Maître et de l’Esclave. Pour Kojève,
il n’existe aucune possibilité d’expression de l’humanité authentique aussi
longtemps que prévaut l’instinct de conservation qui est la loi primaire de
notre agir.
L’histoire et l’humanité
sont identiques et naissent du rejet de l’instinct et du système naturel en
tant que tels. L’Histoire ne commence qu’avec le rejet de l’instinct et du
monde de la nature. Il n’y a pas d’Histoire sans ce refus initial, ni
d’humanité au sens authentique du terme. Ce refus tient dans un acte de
négation gratuit et libre, il est le commencement authentique. L’histoire
naturelle est une contradictio in adiecto.
La liberté selon
Kojève n’émerge qu’avec la négation de l’instinct et de la nature en tant que
tels. C’est aussi un rejet du corps : la peur de mourir est ce qui nous
maintient en vie, au-delà des conditions de vie elles-mêmes, aussi pénibles
soient-elles. Les religions évoquent la sauvegarde de l’âme et la résurrection,
mais Kojève n’y voit qu’une « erreur théologique du christianisme. »
La liberté pour
Kojève est une libération de la nature, de la nécessité naturelle sous toutes
ses formes, y compris ces désirs qui proviennent de la liberté bourgeoise. Au
contraire de Hobbes, qui voit dans la peur de la mort violente le socle de la
civilisation, Kojève considère que cette préservation de soi n’est que la
manifestation d’une servilité bestiale et un rejet de l’humanité possible,
libre plutôt qu’opposée à la nature.
Voici un extrait
d’une œuvre tardive de Kojève, son essai sur Kant, dans les années 1960 où il
se livre à une digression tortueuse sur le bouddhisme.
« Pour le
bouddhiste, la vie naturelle est éternelle, ou, du moins, elle coexiste au
temps, elle se suffit à elle-même ; agir, d’une manière ou d’une autre,
désirer, agir par désir, implique un Karma, une renaissance, une vie
indéfinie ; au contraire, il faut parvenir à s’éteindre soi-même, Nirvâna,
extinction, après sa mort naturelle ; il faut savoir, acquérir le dogme,
Dharma, et suivre la discipline, Vinaya, qui consiste à ne rien faire ou à
faire rien, le Wei wu-wei des taoïstes, le non-agir, supprimer le désir, ràga,
qui mène nécessairement à l’agir, Karma, qui détermine une vie future, même si
on agit moralement. Le bouddhiste, pour autant que ce soit une religion, admet
l’impossibilité du bonheur en cette vie terrestre. Le bonheur, le salut ne peut
être qu’une extinction ; même le Bouddha, s’il renaît, ce qui est possible
à certaines conditions morales, ne peut obtenir le bonheur en ce monde.
« Le
Bouddha se déprend de la moralité qui divinise l’homme : le Bouddha devenu
dieu connaît la béatitude, la perfection, mais, par là même, l’idée d’une
béatitude qu’il aurait méritée (ou pas) lui devient inaccessible, dans
l’éternité. »
« Bien sur,
la béatitude n’est vécue qu’au cours de la vie du Bouddha, elle est son
accomplissement, et rien d’autre, hormis la foi, au sens d’une certitude subjective
et d’une espérance qui a trait à la mort, proche pour le Bouddha, délibérément
et indéfiniment éloignée pour le Boddhisattva. »
Point crucial :
aucune vie n’a de valeur, n’est sainte ou libre en ce monde. La vie terrestre,
matérielle, de l’individu est vide de sens, car le but de la vie authentique
est l’extinction, ou nirvâna.
Tant que l’homme
vit, il est l’esclave des nécessités matérielles, quel que soit son statut.
L’homme demeure un esclave, un individu, clos sur lui-même et son soi
égoïste ; ceux qui s’imaginent atteindre la sainteté, ou l’absence de soi,
ou se libérer de la morale ou des lois et de la vérité ne reconnaissent même
pas l’absence de valeur de leur propre vie et cherchent à se tromper sur
eux-mêmes.
Quiconque prétend
surmonter l’individualité et qui continue à exister en ce monde cède plus
profondément à l’illusion alors même qu’il croit s’en défaire.
II.
S’il en est ainsi,
à quel état correspond alors l’État Homogène Universel ?
Si ce concept joue
un rôle téléologique dans ses lectures de Hegel, Kojève évoque sa structure
dans Esquisses d’une phénoménologie du Droit, un essai écrit en 1943
mais qui ne sera pas publié avant 1981.
Ce long exposé
présente une synthèse des éléments essentiels à l’État Homogène Universel en
tant que structures légales ou structures de ce que Kojève désigne comme un
système de droit qui produit un juste calcul, ou une logique d’action
hégémonique, à laquelle il ne subsiste rien d’extérieur, ni jurisprudence ni
droit. Cette universalité est un état terminal, du moins, elle implique un
système de régulation universel, homogène au sein d’un même État global.
La première partie
de ce traité nous livre une explication de l’élément qui tient tout
l’exposé : la « situation juridique » qui est une relation
formelle entre trois parties, deux agents en conflit l’un avec l’autre, A et B,
et un tiers, l’intervenant C qui sert à la fois de juge et de police pour tous
les conflits. Kojève souligne que cette situation n’est pas une abstraction
mais la désignation de la plus simple relation qui puisse entraîner un jugement
ou une intervention du tiers C. Il n’existe aucune « situation
juridique » où il n’y a que deux parties impliquées, autrement il n’y
aurait pas de jugement.
L’arbitrage est la
notion fondamentale du traité. Elle présuppose un conflit pour lequel il existe
déjà une procédure établie. Lorsqu’un conflit n’oppose que deux parties, il ne
peut y avoir de procédure de résolution ; la procédure de résolution est,
d’après Kojève, seulement possible à la fin de l’Histoire lorsque la lutte
entre le Maître et l’Esclave est terminée.
Kojève ne le dit pas
formellement ainsi au début de son essai : il postule la distinction entre
le politique et le juridique en affirmant que le premier présuppose le conflit
entre l’ami et l’ennemi — il cite explicitement Carl Schmitt — alors que le
second présuppose un régime d’amitié et de concorde plus général. En d’autres
termes, la relation juridique présuppose un accord général entre les parties
pour ce qui est des institutions et des procédures de résolution de leur
conflit ; le désir de reconnaissance qui engendre le conflit a été
satisfait.
Une question
apparaît ici : si l’État Universel Homogène a surmonté l’individualité,
pourquoi alors aurait-on besoin d’un appareil judiciaire ? L’abolition de
l’individualité, de la personnalité mettrait fin au désir de soi, au désir de
reconnaissance qui est la source essentielle de tout conflit, ou de la
tentation de s’approprier les biens d’autrui ou de les supplanter ?
L’État Universel Homogène en tant que système légal implique donc une
contradiction. L’essai de Kojève contourne le problème en suggérant que cet État
n’est qu’un cas limite ; un État Homogène Universel chimiquement pur peut,
en théorie, exister mais serait impossible dans les faits.
Néanmoins,
l’approche globale de ce traité affirme bien le contraire : le droit qu’il
décrit correspond à celui de la fin du politique, de la lutte, de l’histoire,
de l’individualité en tant que tels. Quand le politique prend fin, le droit
prend le dessus en tant qu’ordre et autorité qui commande à l’action de l’État Universel
Homogène. La lutte et le conflit sont parvenus à un terme, le système juridique
devient une espèce d’instinct de substitution, ou une seconde nature, qui
corrige l’erreur que représente le conflit, et qui assure la fondation d’une
condition terminale où l’individu, compris en tant qu’erreur, a complètement
disparu.
Considéré ainsi,
l’individu est une déviation qu’il faut éliminer par un système juridique, un État
administratif, et cette suppression est essentielle à l’État Universel et Homogène ;
cette élimination assure l’émancipation radicale de la peur de la mort. Dès
lors que plus personne ne cherche à préserver son individualité, alors, plus
personne n’a peur de la mort car, comme le dit Kojève, seuls les individus
meurent.
III.
Revenons à notre
fil conducteur : l’essence de l’Histoire selon Kojève est la lutte pour
l’émancipation de l’individualité, la libération de l’erreur,
l’affranchissement de l’instinct de conservation, qui est la racine de tout
conflit, et de toute illusion.
Par l’établissement
de l’égalité de reconnaissance de tous par tous au sein de l’État Homogène Universel,
Kojève évoque un ordre terminal où tous sont un, un est tous et un est tout. Je
c’est nous, et nous c’est moi. L’État Universel Homogène accorde la liberté la
plus absolue et la plus radicale, la libération de la peur de la mort : si
le suicide est l’expression de la liberté individuelle, alors, l’État homogène
universel est l’expression de la liberté absolue et de l’organisation finale de
toute société.
Kojève est-il
sérieux ? Croit-il en ce qu’il dit ? Cet État Homogène Universel
est-il seulement viable ? À certains moments, il semble lui-même penser
que non… Nous restons sur notre expectative quand il évoque le Savoir absolu.
Ces descriptions de « corps vivants mais dépourvus d’esprit »
évoquent une animalisation complète de l’humanité à la fin de l’Histoire :
le système juridique de l’État Universel Homogène ne laisse apparemment aucune
autre possibilité d’existence. Voilà qui n’inspire guère d’attrait pour toute
personne qui chérit un tant soi peu la liberté individuelle.
L’État Universel Homogène
n’est tenable ou envisageable qu’à partir d’une approche progressive, ou
lorsqu’on le maintient comme un horizon inatteignable, à la manière d’un idéal
kantien. Mais Kojève ne nous laisse pas vraiment le choix. La seule possibilité
d’émancipation c’est de renoncer à soi, à l’individualité, à la personnalité au
sein d’un État dont il voit Staline comme le maître absolu.
IV.
« La
suppression de l’Homme, c’est-à-dire du Temps, c’est-à-dire de l’Action, au
profit de l’être statique, c’est-à-dire l’Espace, c’est-à-dire la Nature, est
aussi la suppression de l’Erreur au profit de la Vérité et si l’Histoire est
l’histoire de l’erreur humaine, l’Homme n’est sans doute qu’une erreur de la
Nature qui, par chance, (par liberté ?) n’a pas été immédiatement éliminée. »
(Introduction à la lecture de Hegel)
Kojève n’est pas
clair ? Il manque de clarté si nous considérons l’emploi qu’il fait du
terme humain ou homme pour désigner à la fois la possibilité de l’erreur et la
possibilité de supprimer l’erreur. D’après moi, il est très clair, d’une manière brutale : on a le choix
entre le conflit incessant (sous des formes diverses, la vanité, la cruauté,
les classes, etc.) et la suppression de l’individualité, de la liberté humaine,
sous la forme monstrueusement pure du stalinisme.
Et encore… Même un tel État ne suffit pas encore à Kojève : il n’est qu’un compromis pour éviter la vie idéale telle qu’il la conçoit : la vie qui se libère d’elle-même.

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