Source : Le Cœur aventureux (1938) par Ernst Jünger, traduction par Henri Thomas, éditions Gallimard, relecture mai 2009-mai 2018, un des plus beaux livres que j’aie lus
Je trouve très remarquable ce que j’ai entendu raconter
par un jeune soldat qui, durant la guerre, avait perdu un bras. Il me disait
qu’il était resté si parfaitement conscient, qu’il avait songé à détacher la
montre-bracelet du bras qu’un éclat venait de lui enlever comme d’un coup de
bistouri. Mais, comme il essayait de le faire, il s’aperçut que le bras lui
manquait pour ce geste, et qu’il n’avait absolument pas compris ce que
représentait sa perte. La mort est une séparation plus complète, par laquelle
nous sommes déchargés de la totalité de nos membres.
Cela correspond à ce que nous lisons dans le Livre
des Morts du Tibet, si riche d’enseignements. D’après cet enseignement, la
mort est suivie d’une courte absence de la conscience, mais bientôt le défunt
revient vers son lit de mort, et c’est seulement alors que les gémissements de
ses proches lui font deviner l’état dans lequel il se trouve. Nous sommes dans
les mêmes proportions incapables d’une vraie perception de notre corps et même
de notre esprit. De là vient le caractère spectral que nous trouvons souvent à
notre image vue dans le miroir et c’est ainsi que seul le miroir de la société
peut développer une image de ce que nous avons pris l’habitude de nommer notre
individualité.
Mais tout ce qui nous est propre en ce sens au fond se trouve infiniment éloigné de nous. Ce n’est point un hasard si notre époque précisément nous apporte de nouvelles lumières en ce domaine. Kubin, par exemple, me racontait il y a peu de temps qu’on l’avait filmé au milieu de circonstances journalières, à son déjeuner, dans le jardin, à sa table de travail. Il définissait très bien l’impression que lui avait faite ce film comme « l’étonnement d’avoir pu se confondre soixante ans avec l’homme qu’il voyait là. »

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