Die letzten Menschen

 

Pris sur Academia.edu. La fin de l’Histoire et le Dernier homme : l’Histoire mondiale et le dialogue entre Leo Strauss et Alexandre Kojève, par Adi Armon, in. Telos 186, printemps 2019, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, human translation is no duplicate content but a work of art and patience.

« Si, comme le dit Hegel, la sagesse, l’oiseau de Minerve, prend son envol au crépuscule, alors, n’est-il pas évident que la fin de l’Histoire est une nuit ? »

Allan Bloom

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Trente ans ont passé depuis la publication de la thèse de Fukuyama sur la « fin de l’Histoire. » Depuis, les optimistes et les pessimistes y trouvent leur mot à dire ; l’argument était en lui-même une provocation : la fin de l’Union soviétique et la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme annonçaient une ère nouvelle et « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité. » Sans doute se souviendra-t-on de cette thèse comme l’une des premières évaluations des forces occidentales à la fin de la guerre froide. Après tout, comme le disait Emmanuel Todd dans Après l’Empire, « Fukuyama, c’est Hegel revu par Walt Disney. »

Fukuyama se basait sur Alexandre Kojève (1902-1968) et sur son Introduction à la lecture de Hegel. L’interprétation de Kojève est une lecture forte de la fin de l’Histoire selon Hegel ; Fukuyama se rapporte presque exclusivement à cette lecture en se focalisant sur le « court vingtième siècle. » Toutefois, son interprétation reprend un autre concept discutable : le dernier homme selon Nietzsche. Le même contraste existe entre Hegel et Nietzsche qu’entre Kojève et Leo Strauss (1899-1973) qui s’opposèrent lors d’un débat essentiel sur le destin de l’histoire et de la philosophie du vingtième siècle.

Dans une note en bas de page de La Philosophie politique de Hobbes (1936), Strauss écrit : « M. Alexandre Kojevnikov et moi-même avons entrepris une étude approfondie des liens entre Hegel et Hobbes. » Cette étude ne se concrétisa jamais, mais des fragments parurent sous forme d’un dialogue entre les deux penseurs qui parlaient la même langue philosophique et partageaient bien des centres d’intérêt. Tous deux avaient lu Hegel et Hobbes à travers le prisme de l’existentialisme et du marxisme. Tous deux adoptaient le premier à différents degrés ; en revanche, concernant le second, ils s’opposaient diamétralement. Kojève s’inspirait (très librement) du marxisme alors que Strauss le considérait comme un ennemi de la philosophie.

Au cours des années 1930, Strauss et Kojève subirent également l’influence de Heidegger. La mort, l’angoisse, le souci, l’athéisme et le salut, la nature et sa conquête par l’homme, font partie de leur thématique. Strauss et Kojève reviennent à la République de Platon par des voies détournées et opposées ; ils remplacent la métaphysique par la politique et l’ontologie par l’anthropologie ; la peur de la mort violente chez Strauss et l’anthropologie dialectique chez Kojève.

Strauss perçoit Hobbes comme le premier philosophe à opérer une réduction de la philosophie et à abaisser les aspirations de l’humanité. La peur de la mort violente devient la passion dominante de la pensée politique moderne. L’origine du Léviathan, l’association du peuple afin d’établir une entité politique artificielle, tient par la volonté schmittienne de conjurer l’ennemi et la menace de mort violente. Éviter la guerre, protéger la vie individuelle, assurer la sécurité publique, voilà qui constitue l’essentiel du politique, qui sacralise l’homme et devient humanisme.

Hobbes vu par Strauss est le fondateur de la civilisation moderne, le père spirituel de la bourgeoisie capitaliste et du socialisme ; en tout cas, un penseur à la lisière de l’athéisme, qui produit une critique de la religion et de l’homme avec l’exigence d’une « société rationnelle et universelle qui ne peut aboutir qu’en une association de producteurs et de consommateurs. » Dans l’esquisse de son projet sur Hobbes (1931), Strauss ne se limitait pas à indiquer le lien entre Hobbes et le libéralisme et allait jusqu’à affirmer que les ramifications de cette pensée étaient somme toute identiques à celles de Marx.

« L’idéal de Hobbes est celui du marxisme. » Dans cette lecture, Hobbes aurait été un penseur antipolitique pour qui le désir de reconnaissance et d’honneur menait automatiquement à la violence et au conflit. La peur de la mort est la seule restriction aux appétits humains, c’est elle qui nous conduit vers la raison, la recherche de sécurité et d’un ordre social qui protège la vie individuelle et qui produit finalement une politique de sortie de l’état de nature et de domestication de celle-ci.

La mort (violente) est également un élément central de la lecture de Hegel par Kojève. C’est la mort qui arbitre le conflit entre le Maître et l’Esclave et qui mène à la fin de l’Histoire. Le Maître est celui qui accepte de risquer sa vie pour la reconnaissance alors que l’Esclave choisit le parti de la vie au-dessus de la mort et reconnaît ainsi involontairement l’autorité d’un autre. Le Maître ne connaît jamais la satisfaction : la reconnaissance qu’il gagne dépend de l’Esclave qu’il considère comme un sous-homme.

Le Maître est condamné à une existence tragique alors que l’Esclave dispose encore de la possibilité d’atteindre à la satisfaction de soi et d’améliorer sa situation. Par son travail, mû par la peur de mourir, l’Esclave apprend et progresse ; il internalise sa finitude et nourrit une aspiration par-delà sa mort, au contraire des animaux dont le destin s’épuise dans la biologie. L’Esclave ne devient pas immortel, mais son activité, son travail, ses créations à travers l’Histoire le préparent à mourir, à éprouver la conscience de la mort, et à produire ainsi un nouveau monde, un autre monde par la technique et la conquête de la nature.

La fin de l’Histoire est un concept qui appartient à l’Esclave, beaucoup moins au Maître. Le Maître contraint l’Esclave à une vie de labeur, mais ce labeur lui octroie un surplus de pouvoir qui lui permet de se développer et de croître et de se rendre maître de la nature. Le travail produit une distance entre l’Esclave et la nature, entre l’Esclave et ses limitations naturelles, et le prépare à l’expérience de la liberté. L’Histoire n’atteint sa fin qu’avec la fin de la confrontation du Maître et de l’Esclave, lorsque les deux se fondent parmi les citoyens de l’État Universel Homogène dans lequel l’humanité atteint la Vérité, le Savoir absolu et la pleine conscience de Soi.

Le tropisme existentiel vers la mort, l’angoisse, la reconnaissance réunit conceptuellement Kojève et Strauss, tout comme il lie Hegel et Hobbes. Strauss voit un lien direct entre les deux : l’auteur du Léviathan jette les bases de la définition de l’existence bourgeoise, dont Hegel se servira dans sa Philosophie du Droit.

« Bien que Hobbes admirait l’aristocratie et ses vertus, sa philosophie politique est dirigée contre ces mêmes vertus et cela, au nom de l’idéal bourgeois. Sa moralité est celle de la bourgeoisie… et la critique de Hegel de la bourgeoisie fut rendue possible non seulement par une nouvelle interprétation de l’idéal politique de Platon, mais aussi par une révision de l’idéal. » (Strauss : Philosophie politique de Hobbes)

Dans une lettre à Strauss datée de novembre 1936, Kojève insiste sur les différences entre Hegel et Hobbes :

« Tout ce que vous écrivez est juste. Incontestablement, Hegel commence avec Hobbes… Différence essentielle : Hegel cherche consciemment à revenir aux Anciens… Il y a un summum bonum, la pleine conscience de Soi gagnée par la philosophie, mais on ne peut y parvenir, obtenir satisfaction, qu’au sein d’un État idéal… Cet état ne peut s’actualiser qu’au travers de l’Histoire et à la fin de l’Histoire. C’est « la réalité du Royaume du ciel » en ce monde, comme l’ancien état, mais ici-bas. L’autre monde du christianisme est actualisé…  À l’origine, « l’homme » est toujours maître ou esclave, mais l’homme complet, à la fin de l’Histoire, est à la fois maître et esclave, c’est-à-dire l’un et l’autre et aucun des deux. »

L’Esclave chez Hegel et la bourgeoisie chez Hobbes ont des rôles similaires : la peur de la mort violente les domine. Néanmoins, chez Hobbes, le mode d’existence reste le même et le système est légitime aussi longtemps qu’il assure la sécurité individuelle alors que chez Hegel, l’Esclave gagne peu à peu en force et parvient à retourner la situation. L’Esclave et le Bourgeois apprennent par la peur et la peur motive leur action.

Kojève voit une autre différence essentielle entre la première et la seconde vague de la modernité mises en évidence par Strauss. La première vague, dont Hobbes fut un des principaux représentants, rompait le lien avec la Tradition et valorisait l’être sur le devoir. La seconde vague ou la première crise de la modernité, formalisée par Hegel, aspirait à un retour au monde classique et à atteindre une vision à travers la philosophie, l’histoire et la conquête de la nature, une tentative par laquelle le conflit entre le Maître et l’Esclave, entre l’ami et l’ennemi, entre les sujets et l’autorité, finiraient par disparaître.

« L’illusion du communisme, c’est déjà l’illusion de Hegel voire celle de Kant. Les questionnements et la problématique de l’idéalisme allemand ont donné naissance à la troisième vague de la modernité, qui est la nôtre et cette dernière époque fut inaugurée par Nietzsche » (Strauss : Qu’est-ce que la philosophie politique ?)

Strauss considérait l’idée de la fin de l’Histoire comme une abomination ; s’il ne qualifiait pas ouvertement l’historicisme de Hegel, de Marx et de Kojève comme du nihilisme, leurs tentatives de trouver un sens philosophique dans l’histoire et de parvenir à une harmonie entre philosophie et politique lui paraissaient de dangereuses illusions.

En août 1948, Strauss écrit à Kojève : « Si j’avais plus de temps, je pourrais expliquer plus en détail, et sans doute plus clairement, pourquoi je ne suis pas du tout convaincu que l’État final que vous décrivez pourrait parvenir à la satisfaction rationnelle ou factuelle des êtres humains. Pour faire simple, je citerais les Derniers hommes de Nietzsche. »

En 1948, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de la défaite de l’Allemagne hitlérienne et de la victoire de l’U.R.S.S., De la Tyrannie allait constituer l’arène de la confrontation philosophique entre Strauss et Kojève. Le livre se présente d’abord sous la forme d’un dialogue peu connu entre le tyran Hiéron et un poète qui lui rend visite, Simonide ; ce dialogue est suivi d’un commentaire de Strauss et d’un commentaire de Kojève.

Strauss, fidèle aux principes de la persécution et de l’art d’écrire, rappelle les dangers qui menacent l’Occident : le danger de mêler philosophie et politique pour créer des utopies de paix et d’égalité universelle. La philosophie et la politique se mettent en danger mutuellement et les confondre mène inévitablement à la tyrannie, à l’impérialisme sous couvert d’universalisme.

Kojève, au contraire, lit le dialogue de Xénophon comme un exemple de la dialectique du Maître et de l’Esclave : philosophie et politique se complètent et permettent d’apporter une fin à l’Histoire où les besoins de l’humanité seront satisfaits. La philosophie est le carburant dans la machine, ce qui meut les roues de l’Histoire et pour la conduire, il faut des souverains rompus à l’exercice du pouvoir mais aussi un « empouvoirement » des masses et du citoyen. La philosophie a un but : promouvoir la création d’un État Homogène Universel.

Strauss reconnaît cette ambition chez Marx mais une telle politique ne lui évoque que la tyrannie. La fin de l’Histoire implique la perte de toute dignité humaine au profit des Derniers hommes : « L’État par lequel l’homme est raisonnablement satisfait est un État où l’humanité s’évanouit et disparaît, celui des Derniers hommes de Nietzsche et s’il s’agit de la seule perspective, de l’unique but de l’Histoire, alors, c’est une véritable tragédie. Son accomplissement ne tarderait de toute façon pas à révéler que le facteur humain, le problème de l’articulation entre la philosophie et la politique, est insoluble. »

Strauss et Kojève partageaient l’arrière-plan intellectuel de la Guerre froide mais nous ne disposons pas de beaucoup d’informations sur l’origine de leur échange. D’autre part, Strauss était très influencé par les penseurs de la troisième vague de la modernité, Nietzsche et Heidegger, mais il évoquait rarement ceux de la deuxième, en particulier Marx et Hegel qui constituent un peu une « boîte noire » chez lui. Il faut donc se tourner vers d’autres sources, dont certaines demeurent inédites, comme les séminaires sur Hegel et Marx qu’il tint à Chicago entre 1950 et 1960.

En 1958, Strauss donna un séminaire sur Hegel ; en 1960, sur Marx, au côté de son successeur, Joseph Cropsely. Ces deux séminaires éclairent le dénominateur commun entre Strauss et Kojève au-delà de l’existentialisme : leur approche antagoniste de Marx et du marxisme. Ce dernier joue un rôle essentiel dans la fin de l’Histoire selon Kojève. Kojève reprend la distinction marxiste entre le domaine de la nécessité, « Reich der Notwendigkeit », l’histoire humaine où les hommes luttent pour la reconnaissance et contre la nature et le domaine de la liberté, « Reich der Freiheit », où il n’existe plus de conflit entre les hommes, entre les hommes et la nature. Dans le domaine de la liberté, la guerre n’existe plus, pas plus que le concept d’ennemi. Pour Kojève, c’est déjà le présent dans lequel il vit et il considère que c’est là le début de la fin de l’Histoire ; à terme, les différences entre Est et Ouest s’estomperont de plus en plus et il ne subsistera plus que des nuances, et non pas des systèmes incompatibles.

Dans une lettre de 1955, Carl Schmitt demande à Kojève de clarifier la position de Hegel sur l’ennemi. Un an plus tard, Kojève lui répond :

« Vous me demandez s’il y a vraiment un ennemi chez Hegel… Comme toujours, je vous réponds : oui et non. Oui, dans la mesure où, aussi longtemps qu’il y a lutte pour la reconnaissance, il y a de l’Histoire. L’Histoire mondiale est l’histoire de l’inimité entre les peuples, ce qui n’existe pas chez les animaux, les animaux luttent pour quelque chose mais pas par inimitié pure. Ensuite, non, il n’y a pas vraiment d’ennemi chez Hegel, dans la mesure où l’histoire se réduit en Savoir absolu. L’inimitié n’est après tout qu’un moment dans la dialectique, dans le discours humain. La raison accomplie par le Sage, celui qui détient le Savoir absolu, ne connaît plus que le passé de l’inimitié, mais le Sage, lui, ne parle jamais par inimitié, ni à l’ennemi. Pour le dire autrement, l’inimitié est résolue, détruite, par la reconnaissance mutuelle, mais on ne peut plus reconnaître qu’un ancien ennemi, de telle sorte que l’inimitié est préservée, résolue, synthétisée, dans la reconnaissance, mais sous une forme sublimée. »

Strauss voit dans ce « domaine de la liberté » la concrétisation de ses pires appréhensions. Après son départ aux États-Unis, il en était venu à considérer le communisme comme un ennemi et il reconnaît très bien le projet de Kojève. Il s’agit pour lui ni plus ni moins que du triomphe de la médiocrité : la mondialisation à partir d’une humanité homogène et l’élimination de tout ce qui noble, de toute valeur morale. La menace que renfermait la fin de l’Histoire allait se préciser dans la seconde moitié du vingtième siècle et atteindre des degrés de violences inédits jusque-là : l’esprit de l’époque était celui de la bombe atomique et de la possibilité d’une autodestruction de l’humanité par sa technologie.

« Considérons qu’il existe deux pôles opposés dans une situation et un temps donnés. D’accord ? Ensuite, il existe une multitude de différences entre ces deux pôles, tout un arc-en-ciel, mais Hegel dirait que cet arc-en-ciel n’est que l’esprit de l’époque et que toutes les oppositions se réduisent au sein d’un cadre commun. Si vous prenez un démocrate libéral, un communiste, un crypto-fasciste, un catholique, un musulman… eh bien, Hegel lui dirait qu’il s’agit de différences, bien sûr, mais quelque chose passe à travers tous et cela vous ne le trouveriez pas dans les époques précédentes. D’accord ? Vous avez entendu parler de l’expression âge atomique ? Eh bien, c’est cela qu’il veut dire… Quelles que soient les différences, et elles sont sûrement énormes, tout le monde aujourd’hui est affecté par l’âge atomique au moins dans ses pensées. Personne n’aurait pu songer à cela en 1910, encore moins aux époques précédentes. Hegel dirait que c’est cela l’essentiel, ce qui colore chaque conception, chaque représentation au sein d’une même époque. » (Strauss : Cours sur Hegel, automne 1958)

Strauss distingue entre l’époque de Marx, celle de Lénine et celle de l’U.R.S.S. de son temps, dirigée par Khrouchtchev. Tous trois avaient en commun de penser que le communisme, la révolution, l’universalisme étaient inévitable et que la seule autre possibilité était le suicide.

« Qui sont ces gens qui préfèrent la fin de la civilisation ? » Pour comprendre la portée de l’interrogation et la position de Strauss, il faut comparer deux  extraits de Strauss. Dans Nihilisme et politique (1941), Strauss s’adresse « aux très rares, très jeunes et très intelligents Allemands qui redoutent la perspective d’un monde pacifié, sans gouvernants ni gouvernés, une société planétaire vouée à la production et à la consommation de produits matériels aussi bien que spirituels. »

Dans sa Réévaluation du Hiéron de Xénophon (1950), il s’adresse à Kojève : « Cette révolution nihiliste, bien qu’elle soit peut-être vouée à l’échec, pourrait être la seule action possible au nom de l’humanité, le seul acte noble et bon qui serait possible une fois l’État Universel Homogène atteint et établi pour de bon. »

Le « nihilisme » auquel il fait référence désigne l’opposition violente de ceux qui refusent la suprématie du communisme, que ce soit sous la République de Weimar, pendant la Seconde Guerre mondiale, ou à la fin de l’Histoire. L’Allemagne hitlérienne était, selon Strauss, l’expression la plus atroce, la plus méprisable de cette réaction. Néanmoins, Strauss était bel et bien attiré par le nihilisme et c’est seulement après son arrivée aux États-Unis qu’il prit ses distances, et évolua dans un sens plutôt conservateur, en tout cas antimarxiste, mais son attitude reste ambiguë. Préférer la fin de toute civilisation… après la Seconde Guerre mondiale, au plus haut point de la Guerre froide, la disponibilité au sacrifice, même pour empêcher la société des Derniers hommes, n’était plus une attitude philosophique tenable.

La fin de l’Histoire, selon Kojève, devait être le plus haut point de conscience, là où la Sagesse se connaît elle-même, où la société ne connaît plus de contradiction, ni de défauts. Le processus dialectique de l’Histoire se serait alors effacé en même temps que le cycle de décadence et de corruption que connaît l’humanité. Pour Strauss, la Fin de l’Histoire ne sauvait rien du tout. « L’oiseau de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. » Quand une société atteint la conscience d’elle-même, qu’elle comprend qu’elle n’est pas veillée par ses idoles, mais qu’elle en est la créatrice, alors, la philosophie et la décadence naissent simultanément.

« C’est une des plus grandes difficultés de Hegel : on ne sait pas si Hegel était pleinement conscient de ce qu’il sous-entendait pourtant. Avec l’accomplissement et la clôture de l’Histoire du monde, commence alors le déclin terminal, la décomposition de l’humanité. C’est un problème qui émergera par la suite sous la forme du Dernier homme, lorsque l’humanité n’a plus rien à accomplir, lorsque tous les grands problèmes ont été résolus, lorsque la société parfaite s’est installée. Après toutes les grandes œuvres intellectuelles, quelle est la vérité du système final, que se dira-t-il alors ? Des banalités… Plus aucun héroïsme… Dans quelle mesure Hegel le savait-il. Pour autant que nous le sachions, il est impossible de trancher. » (Strauss : Cours sur Hegel)

« Pour Marx, l’établissement d’une société sans classes, sans État est une nécessité et la coercition s’avère nécessaire alors que chez Nietzsche, c’est le surhomme apparu par le libre-arbitre des individus. La seule chose certaine ici est qu’il n’y aura place que pour le surhomme ou pour le dernier homme. Le dernier homme sera le plus décadent et le plus dégénéré des hommes, l’homme du troupeau, sans aucun idéal, ni aspiration, mais il sera bien nourri, bien habillé, logé, soigné par des médecins et par des psychiatres ; c’est l’homme futur de Marx, mais vu par un antimarxiste. » (Strauss : Les Trois vagues de la modernité, in. Qu’est-ce que la philosophie politique)

L’enténèbrement du monde, disait Heidegger : l’oubli de l’être sera complet et la nature sera mise en esclavage par l’homme et l’homme sera mis en esclavage par la technique. Kojève, au contraire, ne voit pas là une catastrophe, mais une nécessité et une liberté. « Kojève ne redoutait pas l’animalisation de l’Homme à la fin de l’Histoire ; au contraire, il passa le reste de sa vie à travailler pour cette bureaucratie, à œuvrer à la construction d’une société pour les derniers hommes, la Commission européenne. » (Fukuyama)

En attendant la fin de l’Histoire, les États-Unis et le Japon, le consumérisme et le snobisme, constituaient selon Kojève des sociétés où l’homme post-historique peut s’épanouir. Les États-Unis et l’U.R.S.S. représentaient les modèles pour l’Union européenne ou pour un « ensemble latin unifié » où les guerres pour la reconnaissance feraient place à l’épanouissement de soi ou à de glorieuses cérémonies.

Fukuyama poursuit cette ligne de réflexion et insiste sur l’importance des compétitions sportives, des innovations technologiques et de l’équilibre entre la reconnaissance d’égalité, « isothymie » et le désir d’accomplissement individuel, « megalothymia. » Fukuyama écrit : « Pour la plupart des européens post-historiques, la Coupe du monde a remplacé le service militaire et le nationalisme. L’Empire romain a été remplacé par une équipe de football. »  Aujourd’hui, on trouve un équivalent avec les réseaux sociaux, les jeux vidéos, ou les chaînes You Tube…

Strauss aurait bien sûr été horrifié par cette perspective, mais il se rendait compte que les autres choix proposés par Nietzsche ou Heidegger n’apportaient pas moins de désastres. La philosophie est dangereuse et elle doit être lue entre les lignes ; la démocratie libérale est le moindre des maux. Dans ses cours aux États-Unis, Strauss centrait son propos sur la nécessité de restreindre et d’épurer la loi du nombre dans le régime démocratique afin de retarder la venue du dernier homme.

« La démocratie n’est pas le règne des masses, mais celui de la culture de masse. Une culture de masse est une culture qui peut être conquise avec des capacités les plus limitées, sans effort intellectuel, ni moral, ni d’aucune sorte et à un moindre coût. La démocratie, même si elle est l’écorce dure qui protège la pulpe molle de la culture de masse nécessite sur le long terme des qualités d’un registre tout à fait différent : le dévouement, la concentration, la profondeur, l’intensité de l’effort. Une éducation à la démocratie est donc requise, un contrepoids à la culture de masse, à sa corrosion, à sa tendance à ne produire que des spécialistes sans âme ou des voluptueux dépourvus de cœur, selon la formule de Max Weber. » (Strauss : Le Libéralisme des anciens et des modernes)

Si Kojève espérait transformer l’homme en un dieu bureaucrate qui produisait et détruisait, qui conquérait la nature et libérait l’homme du fardeau de l’histoire, Strauss s’opposait à toute tentative humaine pour précipiter les événements de la rédemption.

Dans « Pourquoi nous resterons Juifs » il écrit : « Le peuple juif et son destin est le témoin vivant de l’absence de rédemption. » Aujourd’hui, alors que nous entrons dans la deuxième décennie du vingt-et-unième siècle, il est tout à fait possible que la mondialisation, la démocratie et la technologie amènent la fin de l’Histoire.

Cependant, on peut émettre le pari suivant : si la dystopie du dernier homme se réalise, alors, les guerres ne disparaîtront pas pour autant, pas plus que la figure de l’Ennemi ne s’effacera de l’Histoire. Strauss et Kojève savaient dans quelle direction le vent de l’Histoire souffle. Ils avaient tous les deux raison et tort à la fois.

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