Pris sur Academia.edu. La fin de l’Histoire et le Dernier homme : l’Histoire mondiale et le dialogue entre Leo Strauss et Alexandre Kojève, par Adi Armon, in. Telos 186, printemps 2019, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, human translation is no duplicate content but a work of art and patience.
« Si, comme le dit Hegel, la sagesse, l’oiseau
de Minerve, prend son envol au crépuscule, alors, n’est-il pas évident que la fin
de l’Histoire est une nuit ? »
Allan Bloom
*
Trente ans ont
passé depuis la publication de la thèse de Fukuyama sur la « fin de
l’Histoire. » Depuis, les optimistes et les pessimistes y trouvent leur
mot à dire ; l’argument était en lui-même une provocation : la fin de
l’Union soviétique et la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme
annonçaient une ère nouvelle et « le point final de l’évolution
idéologique de l’humanité. » Sans doute se souviendra-t-on de
cette thèse comme l’une des premières évaluations des forces occidentales à la
fin de la guerre froide. Après tout, comme le disait Emmanuel Todd dans Après
l’Empire, « Fukuyama, c’est Hegel revu par Walt Disney. »
Fukuyama se basait
sur Alexandre Kojève (1902-1968) et sur son Introduction à la lecture de
Hegel. L’interprétation de Kojève est une lecture forte de la fin de
l’Histoire selon Hegel ; Fukuyama se rapporte presque exclusivement à
cette lecture en se focalisant sur le « court vingtième siècle. »
Toutefois, son interprétation reprend un autre concept discutable : le
dernier homme selon Nietzsche. Le même contraste existe entre Hegel et
Nietzsche qu’entre Kojève et Leo Strauss (1899-1973) qui s’opposèrent lors d’un
débat essentiel sur le destin de l’histoire et de la philosophie du vingtième
siècle.
Dans une note en
bas de page de La Philosophie politique de Hobbes (1936), Strauss
écrit : « M. Alexandre Kojevnikov et moi-même avons entrepris une
étude approfondie des liens entre Hegel et Hobbes. » Cette étude ne se
concrétisa jamais, mais des fragments parurent sous forme d’un dialogue entre
les deux penseurs qui parlaient la même langue philosophique et partageaient bien
des centres d’intérêt. Tous deux avaient lu Hegel et Hobbes à travers le prisme
de l’existentialisme et du marxisme. Tous deux adoptaient le premier à
différents degrés ; en revanche, concernant le second, ils s’opposaient
diamétralement. Kojève s’inspirait (très librement) du marxisme alors que
Strauss le considérait comme un ennemi de la philosophie.
Au cours des années
1930, Strauss et Kojève subirent également l’influence de Heidegger. La mort,
l’angoisse, le souci, l’athéisme et le salut, la nature et sa conquête par
l’homme, font partie de leur thématique. Strauss et Kojève reviennent à la
République de Platon par des voies détournées et opposées ; ils remplacent
la métaphysique par la politique et l’ontologie par l’anthropologie ; la
peur de la mort violente chez Strauss et l’anthropologie dialectique chez
Kojève.
Strauss perçoit
Hobbes comme le premier philosophe à opérer une réduction de la philosophie et
à abaisser les aspirations de l’humanité. La peur de la mort violente devient
la passion dominante de la pensée politique moderne. L’origine du Léviathan,
l’association du peuple afin d’établir une entité politique artificielle, tient
par la volonté schmittienne de conjurer l’ennemi et la menace de mort violente.
Éviter la guerre, protéger la vie individuelle, assurer la sécurité publique,
voilà qui constitue l’essentiel du politique, qui sacralise l’homme et devient
humanisme.
Hobbes vu par
Strauss est le fondateur de la civilisation moderne, le père spirituel de la
bourgeoisie capitaliste et du socialisme ; en tout cas, un penseur à la
lisière de l’athéisme, qui produit une critique de la religion et de l’homme
avec l’exigence d’une « société rationnelle et universelle qui ne peut
aboutir qu’en une association de producteurs et de consommateurs. »
Dans l’esquisse de son projet sur Hobbes (1931), Strauss ne se limitait pas à
indiquer le lien entre Hobbes et le libéralisme et allait jusqu’à affirmer que
les ramifications de cette pensée étaient somme toute identiques à celles de
Marx.
« L’idéal
de Hobbes est celui du marxisme. » Dans cette lecture, Hobbes aurait
été un penseur antipolitique pour qui le désir de reconnaissance et d’honneur
menait automatiquement à la violence et au conflit. La peur de la mort est la
seule restriction aux appétits humains, c’est elle qui nous conduit vers la
raison, la recherche de sécurité et d’un ordre social qui protège la vie
individuelle et qui produit finalement une politique de sortie de l’état de
nature et de domestication de celle-ci.
La mort (violente)
est également un élément central de la lecture de Hegel par Kojève. C’est la
mort qui arbitre le conflit entre le Maître et l’Esclave et qui mène à la fin
de l’Histoire. Le Maître est celui qui accepte de risquer sa vie pour la
reconnaissance alors que l’Esclave choisit le parti de la vie au-dessus de la
mort et reconnaît ainsi involontairement l’autorité d’un autre. Le Maître ne
connaît jamais la satisfaction : la reconnaissance qu’il gagne dépend de
l’Esclave qu’il considère comme un sous-homme.
Le Maître est
condamné à une existence tragique alors que l’Esclave dispose encore de la
possibilité d’atteindre à la satisfaction de soi et d’améliorer sa situation. Par
son travail, mû par la peur de mourir, l’Esclave apprend et progresse ; il
internalise sa finitude et nourrit une aspiration par-delà sa mort, au contraire
des animaux dont le destin s’épuise dans la biologie. L’Esclave ne devient pas
immortel, mais son activité, son travail, ses créations à travers l’Histoire le
préparent à mourir, à éprouver la conscience de la mort, et à produire ainsi un
nouveau monde, un autre monde par la technique et la conquête de la nature.
La fin de
l’Histoire est un concept qui appartient à l’Esclave, beaucoup moins au Maître.
Le Maître contraint l’Esclave à une vie de labeur, mais ce labeur lui octroie
un surplus de pouvoir qui lui permet de se développer et de croître et de se
rendre maître de la nature. Le travail produit une distance entre l’Esclave et
la nature, entre l’Esclave et ses limitations naturelles, et le prépare à
l’expérience de la liberté. L’Histoire n’atteint sa fin qu’avec la fin de la
confrontation du Maître et de l’Esclave, lorsque les deux se fondent parmi les
citoyens de l’État Universel Homogène dans lequel l’humanité atteint la Vérité,
le Savoir absolu et la pleine conscience de Soi.
Le tropisme existentiel
vers la mort, l’angoisse, la reconnaissance réunit conceptuellement Kojève et
Strauss, tout comme il lie Hegel et Hobbes. Strauss voit un lien direct entre
les deux : l’auteur du Léviathan jette les bases de la définition
de l’existence bourgeoise, dont Hegel se servira dans sa Philosophie du
Droit.
« Bien que
Hobbes admirait l’aristocratie et ses vertus, sa philosophie politique est
dirigée contre ces mêmes vertus et cela, au nom de l’idéal bourgeois. Sa
moralité est celle de la bourgeoisie… et la critique de Hegel de la bourgeoisie
fut rendue possible non seulement par une nouvelle interprétation de l’idéal
politique de Platon, mais aussi par une révision de l’idéal. » (Strauss :
Philosophie politique de Hobbes)
Dans une lettre à Strauss
datée de novembre 1936, Kojève insiste sur les différences entre Hegel et
Hobbes :
« Tout ce
que vous écrivez est juste. Incontestablement, Hegel commence avec Hobbes…
Différence essentielle : Hegel cherche consciemment à revenir aux Anciens…
Il y a un summum bonum, la pleine conscience de Soi gagnée par la
philosophie, mais on ne peut y parvenir, obtenir satisfaction, qu’au sein d’un État
idéal… Cet état ne peut s’actualiser qu’au travers de l’Histoire et à la fin de
l’Histoire. C’est « la réalité du Royaume du ciel » en ce monde,
comme l’ancien état, mais ici-bas. L’autre monde du christianisme est
actualisé… À l’origine,
« l’homme » est toujours maître ou esclave, mais l’homme complet, à
la fin de l’Histoire, est à la fois maître et esclave, c’est-à-dire l’un et
l’autre et aucun des deux. »
L’Esclave chez
Hegel et la bourgeoisie chez Hobbes ont des rôles similaires : la peur de
la mort violente les domine. Néanmoins, chez Hobbes, le mode d’existence reste
le même et le système est légitime aussi longtemps qu’il assure la sécurité
individuelle alors que chez Hegel, l’Esclave gagne peu à peu en force et
parvient à retourner la situation. L’Esclave et le Bourgeois apprennent par la
peur et la peur motive leur action.
Kojève voit une
autre différence essentielle entre la première et la seconde vague de la
modernité mises en évidence par Strauss. La première vague, dont Hobbes fut un
des principaux représentants, rompait le lien avec la Tradition et valorisait
l’être sur le devoir. La seconde vague ou la première crise de la modernité,
formalisée par Hegel, aspirait à un retour au monde classique et à atteindre
une vision à travers la philosophie, l’histoire et la conquête de la nature,
une tentative par laquelle le conflit entre le Maître et l’Esclave, entre l’ami
et l’ennemi, entre les sujets et l’autorité, finiraient par disparaître.
« L’illusion
du communisme, c’est déjà l’illusion de Hegel voire celle de Kant. Les
questionnements et la problématique de l’idéalisme allemand ont donné naissance
à la troisième vague de la modernité, qui est la nôtre et cette dernière époque
fut inaugurée par Nietzsche » (Strauss : Qu’est-ce que la
philosophie politique ?)
Strauss considérait
l’idée de la fin de l’Histoire comme une abomination ; s’il ne qualifiait
pas ouvertement l’historicisme de Hegel, de Marx et de Kojève comme du
nihilisme, leurs tentatives de trouver un sens philosophique dans l’histoire et
de parvenir à une harmonie entre philosophie et politique lui paraissaient de
dangereuses illusions.
En août 1948, Strauss
écrit à Kojève : « Si j’avais plus de temps, je pourrais expliquer plus
en détail, et sans doute plus clairement, pourquoi je ne suis pas du tout
convaincu que l’État final que vous décrivez pourrait parvenir à la
satisfaction rationnelle ou factuelle des êtres humains. Pour faire simple, je
citerais les Derniers hommes de Nietzsche. »
En 1948, au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de la défaite de l’Allemagne
hitlérienne et de la victoire de l’U.R.S.S., De la Tyrannie allait
constituer l’arène de la confrontation philosophique entre Strauss et Kojève.
Le livre se présente d’abord sous la forme d’un dialogue peu connu entre le
tyran Hiéron et un poète qui lui rend visite, Simonide ; ce dialogue est
suivi d’un commentaire de Strauss et d’un commentaire de Kojève.
Strauss, fidèle aux
principes de la persécution et de l’art d’écrire, rappelle les dangers qui
menacent l’Occident : le danger de mêler philosophie et politique pour
créer des utopies de paix et d’égalité universelle. La philosophie et la
politique se mettent en danger mutuellement et les confondre mène
inévitablement à la tyrannie, à l’impérialisme sous couvert d’universalisme.
Kojève, au
contraire, lit le dialogue de Xénophon comme un exemple de la dialectique du
Maître et de l’Esclave : philosophie et politique se complètent et
permettent d’apporter une fin à l’Histoire où les besoins de l’humanité seront
satisfaits. La philosophie est le carburant dans la machine, ce qui meut les
roues de l’Histoire et pour la conduire, il faut des souverains rompus à
l’exercice du pouvoir mais aussi un « empouvoirement » des masses et
du citoyen. La philosophie a un but : promouvoir la création d’un État Homogène
Universel.
Strauss reconnaît
cette ambition chez Marx mais une telle politique ne lui évoque que la
tyrannie. La fin de l’Histoire implique la perte de toute dignité humaine au
profit des Derniers hommes : « L’État par lequel l’homme est
raisonnablement satisfait est un État où l’humanité s’évanouit et disparaît,
celui des Derniers hommes de Nietzsche et s’il s’agit de la seule perspective,
de l’unique but de l’Histoire, alors, c’est une véritable tragédie. Son
accomplissement ne tarderait de toute façon pas à révéler que le facteur
humain, le problème de l’articulation entre la philosophie et la politique, est
insoluble. »
Strauss et Kojève
partageaient l’arrière-plan intellectuel de la Guerre froide mais nous ne
disposons pas de beaucoup d’informations sur l’origine de leur échange. D’autre
part, Strauss était très influencé par les penseurs de la troisième vague de la
modernité, Nietzsche et Heidegger, mais il évoquait rarement ceux de la
deuxième, en particulier Marx et Hegel qui constituent un peu une « boîte
noire » chez lui. Il faut donc se tourner vers d’autres sources, dont
certaines demeurent inédites, comme les séminaires sur Hegel et Marx qu’il tint
à Chicago entre 1950 et 1960.
En 1958, Strauss
donna un séminaire sur Hegel ; en 1960, sur Marx, au côté de son
successeur, Joseph Cropsely. Ces deux séminaires éclairent le dénominateur
commun entre Strauss et Kojève au-delà de l’existentialisme : leur
approche antagoniste de Marx et du marxisme. Ce dernier joue un rôle essentiel
dans la fin de l’Histoire selon Kojève. Kojève reprend la distinction marxiste
entre le domaine de la nécessité, « Reich der Notwendigkeit »,
l’histoire humaine où les hommes luttent pour la reconnaissance et contre la
nature et le domaine de la liberté, « Reich der Freiheit »,
où il n’existe plus de conflit entre les hommes, entre les hommes et la nature.
Dans le domaine de la liberté, la guerre n’existe plus, pas plus que le concept
d’ennemi. Pour Kojève, c’est déjà le présent dans lequel il vit et il considère
que c’est là le début de la fin de l’Histoire ; à terme, les différences
entre Est et Ouest s’estomperont de plus en plus et il ne subsistera plus que
des nuances, et non pas des systèmes incompatibles.
Dans une lettre de
1955, Carl Schmitt demande à Kojève de clarifier la position de Hegel sur
l’ennemi. Un an plus tard, Kojève lui répond :
« Vous me
demandez s’il y a vraiment un ennemi chez Hegel… Comme toujours, je vous
réponds : oui et non. Oui, dans la mesure où, aussi longtemps qu’il y a
lutte pour la reconnaissance, il y a de l’Histoire. L’Histoire mondiale est
l’histoire de l’inimité entre les peuples, ce qui n’existe pas chez les
animaux, les animaux luttent pour quelque chose mais pas par inimitié pure. Ensuite,
non, il n’y a pas vraiment d’ennemi chez Hegel, dans la mesure où l’histoire se
réduit en Savoir absolu. L’inimitié n’est après tout qu’un moment dans la
dialectique, dans le discours humain. La raison accomplie par le Sage, celui
qui détient le Savoir absolu, ne connaît plus que le passé de l’inimitié, mais
le Sage, lui, ne parle jamais par inimitié, ni à l’ennemi. Pour le dire
autrement, l’inimitié est résolue, détruite, par la reconnaissance mutuelle,
mais on ne peut plus reconnaître qu’un ancien ennemi, de telle sorte que
l’inimitié est préservée, résolue, synthétisée, dans la reconnaissance, mais
sous une forme sublimée. »
Strauss voit dans
ce « domaine de la liberté » la concrétisation de ses pires appréhensions.
Après son départ aux États-Unis, il en était venu à considérer le communisme
comme un ennemi et il reconnaît très bien le projet de Kojève. Il s’agit pour
lui ni plus ni moins que du triomphe de la médiocrité : la mondialisation
à partir d’une humanité homogène et l’élimination de tout ce qui noble, de toute
valeur morale. La menace que renfermait la fin de l’Histoire allait se préciser
dans la seconde moitié du vingtième siècle et atteindre des degrés de violences
inédits jusque-là : l’esprit de l’époque était celui de la bombe atomique
et de la possibilité d’une autodestruction de l’humanité par sa technologie.
« Considérons
qu’il existe deux pôles opposés dans une situation et un temps donnés.
D’accord ? Ensuite, il existe une multitude de différences entre ces deux
pôles, tout un arc-en-ciel, mais Hegel dirait que cet arc-en-ciel n’est que
l’esprit de l’époque et que toutes les oppositions se réduisent au sein d’un
cadre commun. Si vous prenez un démocrate libéral, un communiste, un
crypto-fasciste, un catholique, un musulman… eh bien, Hegel lui dirait qu’il
s’agit de différences, bien sûr, mais quelque chose passe à travers tous et
cela vous ne le trouveriez pas dans les époques précédentes. D’accord ?
Vous avez entendu parler de l’expression âge atomique ? Eh bien, c’est
cela qu’il veut dire… Quelles que soient les différences, et elles sont
sûrement énormes, tout le monde aujourd’hui est affecté par l’âge atomique au
moins dans ses pensées. Personne n’aurait pu songer à cela en 1910, encore
moins aux époques précédentes. Hegel dirait que c’est cela l’essentiel, ce qui
colore chaque conception, chaque représentation au sein d’une même époque. »
(Strauss : Cours sur Hegel, automne 1958)
Strauss distingue
entre l’époque de Marx, celle de Lénine et celle de l’U.R.S.S. de son temps,
dirigée par Khrouchtchev. Tous trois avaient en commun de penser que le
communisme, la révolution, l’universalisme étaient inévitable et que la seule
autre possibilité était le suicide.
« Qui sont
ces gens qui préfèrent la fin de la civilisation ? » Pour
comprendre la portée de l’interrogation et la position de Strauss, il faut
comparer deux extraits de Strauss. Dans Nihilisme
et politique (1941), Strauss s’adresse « aux très rares, très
jeunes et très intelligents Allemands qui redoutent la perspective d’un monde
pacifié, sans gouvernants ni gouvernés, une société planétaire vouée à la
production et à la consommation de produits matériels aussi bien que
spirituels. »
Dans sa Réévaluation
du Hiéron de Xénophon (1950), il s’adresse à Kojève : « Cette
révolution nihiliste, bien qu’elle soit peut-être vouée à l’échec, pourrait
être la seule action possible au nom de l’humanité, le seul acte noble et bon
qui serait possible une fois l’État Universel Homogène atteint et établi pour
de bon. »
Le « nihilisme »
auquel il fait référence désigne l’opposition violente de ceux qui refusent la
suprématie du communisme, que ce soit sous la République de Weimar, pendant la
Seconde Guerre mondiale, ou à la fin de l’Histoire. L’Allemagne hitlérienne
était, selon Strauss, l’expression la plus atroce, la plus méprisable de cette
réaction. Néanmoins, Strauss était bel et bien attiré par le nihilisme et c’est
seulement après son arrivée aux États-Unis qu’il prit ses distances, et évolua
dans un sens plutôt conservateur, en tout cas antimarxiste, mais son attitude
reste ambiguë. Préférer la fin de toute civilisation… après la Seconde Guerre
mondiale, au plus haut point de la Guerre froide, la disponibilité au
sacrifice, même pour empêcher la société des Derniers hommes, n’était plus une
attitude philosophique tenable.
La fin de
l’Histoire, selon Kojève, devait être le plus haut point de conscience, là où
la Sagesse se connaît elle-même, où la société ne connaît plus de
contradiction, ni de défauts. Le processus dialectique de l’Histoire se serait
alors effacé en même temps que le cycle de décadence et de corruption que
connaît l’humanité. Pour Strauss, la Fin de l’Histoire ne sauvait rien du tout.
« L’oiseau de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. »
Quand une société atteint la conscience d’elle-même, qu’elle comprend qu’elle
n’est pas veillée par ses idoles, mais qu’elle en est la créatrice, alors, la
philosophie et la décadence naissent simultanément.
« C’est une
des plus grandes difficultés de Hegel : on ne sait pas si Hegel était
pleinement conscient de ce qu’il sous-entendait pourtant. Avec
l’accomplissement et la clôture de l’Histoire du monde, commence alors le
déclin terminal, la décomposition de l’humanité. C’est un problème qui émergera
par la suite sous la forme du Dernier homme, lorsque l’humanité n’a plus rien à
accomplir, lorsque tous les grands problèmes ont été résolus, lorsque la
société parfaite s’est installée. Après toutes les grandes œuvres
intellectuelles, quelle est la vérité du système final, que se dira-t-il
alors ? Des banalités… Plus aucun héroïsme… Dans quelle mesure Hegel le
savait-il. Pour autant que nous le sachions, il est impossible de trancher. »
(Strauss : Cours sur Hegel)
« Pour
Marx, l’établissement d’une société sans classes, sans État est une nécessité
et la coercition s’avère nécessaire alors que chez Nietzsche, c’est le surhomme
apparu par le libre-arbitre des individus. La seule chose certaine ici est
qu’il n’y aura place que pour le surhomme ou pour le dernier homme. Le dernier
homme sera le plus décadent et le plus dégénéré des hommes, l’homme du
troupeau, sans aucun idéal, ni aspiration, mais il sera bien nourri, bien
habillé, logé, soigné par des médecins et par des psychiatres ; c’est
l’homme futur de Marx, mais vu par un antimarxiste. » (Strauss : Les
Trois vagues de la modernité, in. Qu’est-ce que la philosophie politique)
L’enténèbrement du
monde, disait Heidegger : l’oubli de l’être sera complet et la nature sera
mise en esclavage par l’homme et l’homme sera mis en esclavage par la
technique. Kojève, au contraire, ne voit pas là une catastrophe, mais une
nécessité et une liberté. « Kojève ne redoutait pas l’animalisation de
l’Homme à la fin de l’Histoire ; au contraire, il passa le reste de sa vie
à travailler pour cette bureaucratie, à œuvrer à la construction d’une société
pour les derniers hommes, la Commission européenne. » (Fukuyama)
En attendant la fin
de l’Histoire, les États-Unis et le Japon, le consumérisme et le snobisme,
constituaient selon Kojève des sociétés où l’homme post-historique peut
s’épanouir. Les États-Unis et l’U.R.S.S. représentaient les modèles pour
l’Union européenne ou pour un « ensemble latin unifié » où les
guerres pour la reconnaissance feraient place à l’épanouissement de soi ou à de
glorieuses cérémonies.
Fukuyama poursuit
cette ligne de réflexion et insiste sur l’importance des compétitions
sportives, des innovations technologiques et de l’équilibre entre la
reconnaissance d’égalité, « isothymie » et le désir
d’accomplissement individuel, « megalothymia. » Fukuyama
écrit : « Pour la plupart des européens post-historiques, la Coupe
du monde a remplacé le service militaire et le nationalisme. L’Empire
romain a été remplacé par une équipe de football. » Aujourd’hui, on trouve un équivalent avec les
réseaux sociaux, les jeux vidéos, ou les chaînes You Tube…
Strauss aurait bien
sûr été horrifié par cette perspective, mais il se rendait compte que les
autres choix proposés par Nietzsche ou Heidegger n’apportaient pas moins de
désastres. La philosophie est dangereuse et elle doit être lue entre les
lignes ; la démocratie libérale est le moindre des maux. Dans ses cours
aux États-Unis, Strauss centrait son propos sur la nécessité de restreindre et
d’épurer la loi du nombre dans le régime démocratique afin de retarder la venue
du dernier homme.
« La
démocratie n’est pas le règne des masses, mais celui de la culture de masse.
Une culture de masse est une culture qui peut être conquise avec des capacités
les plus limitées, sans effort intellectuel, ni moral, ni d’aucune sorte et à
un moindre coût. La démocratie, même si elle est l’écorce dure qui protège la
pulpe molle de la culture de masse nécessite sur le long terme des qualités
d’un registre tout à fait différent : le dévouement, la concentration, la
profondeur, l’intensité de l’effort. Une éducation à la démocratie est donc
requise, un contrepoids à la culture de masse, à sa corrosion, à sa tendance à
ne produire que des spécialistes sans âme ou des voluptueux dépourvus de cœur,
selon la formule de Max Weber. » (Strauss : Le Libéralisme des
anciens et des modernes)
Si Kojève espérait
transformer l’homme en un dieu bureaucrate qui produisait et détruisait, qui
conquérait la nature et libérait l’homme du fardeau de l’histoire, Strauss
s’opposait à toute tentative humaine pour précipiter les événements de la
rédemption.
Dans « Pourquoi
nous resterons Juifs » il écrit : « Le peuple juif et son
destin est le témoin vivant de l’absence de rédemption. » Aujourd’hui,
alors que nous entrons dans la deuxième décennie du vingt-et-unième siècle, il
est tout à fait possible que la mondialisation, la démocratie et la technologie
amènent la fin de l’Histoire.
Cependant, on peut émettre le pari suivant : si la dystopie du dernier homme se réalise, alors, les guerres ne disparaîtront pas pour autant, pas plus que la figure de l’Ennemi ne s’effacera de l’Histoire. Strauss et Kojève savaient dans quelle direction le vent de l’Histoire souffle. Ils avaient tous les deux raison et tort à la fois.
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