Source : Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel par Roland Jaccard, éditions Serge Safran
Je ne me doutais pas qu’un jour
lointain cette sépulture, la mienne, jouxterait celle de Vladimir Nabokov et
que nous irions ensemble comme deux fantômes au lever du jour à la chasse aux
papillons. Ni que les échecs nous aideraient à passer le temps. Je lui parlerai
de Cécile et lui de Lolita. Et quand nous n’aurons plus rien à nous dire et que
personne ne viendra plus fleurir nos tombes, c’est alors que nous connaîtrons
la mort, la vraie mort. Il n’en est pas d’autre et je doute que les milliers de
pages de mon journal m’en préservent.
Mon plus proche ami, l’excellent
critique Edmond Scherer, qui en avait lu bien des passages, avait dit à l’une
de mes amoureuses : « J’ai connu Amiel et j’ai assisté au naufrage de
ses ambitions littéraires. Rien ne lui a réussi. Laissons dormir sa mémoire. Ne
remuons pas ses cendres. » Elle n’en tint pas compte. Sans doute avais-je
touché son cœur. Elle en publia néanmoins des extraits qui suscitèrent de
l’intérêt. On est toujours plus indulgent avec les morts qu’avec les vivants.
Mais je ne le sais que trop : nos œuvre courent à l’oubli comme nous
courons à la mort.
Ce qui me surprend le plus en écrivant
ces quelques lignes, c’est que je me sens bien, soulagé d’un poids trop lourd
pour moi. Il me paraît même singulier d’être condamné à si brève échéance. Je
ne me sens plus aucune parenté avec la mort. Une sorte d’espérance machinale,
instinctive, renaît toujours en moi pour offusquer la raison et m’amener à
douter de la sentence scientifique. La vie tend à persévérer dans l’être. Elle
répète comme le perroquet de la fable au moment même où on l’étrangle :
« Cela, cela ne sera rien. »
Et quelques heures avant ma mort, je confiais à l’une des femmes qui me servait d’infirmière : « Comment faire pour bien mourir ? On n’a pas d’antécédent pour cela, pas d’expérience. Il faut improviser. Que c’est donc difficile ! » Je notai encore dans mon journal : « Je ne veux surtout pas inspirer de pitié. Même avec la conscience que je suis un vaincu de l’existence. Je mourrai comme j’ai vécu, dans un bric-à-brac de brocante, vendu au poids parmi tous les post-scriptum de tous les rebuts. »

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