Pris sur Public Domain Review. Le Grand nombre : trafic de cadavres et réforme de l’inhumation en Angleterre au dix-neuvième siècle par Roger Luckhurst, traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infrigement intended.
1780-1850 : quelques brèves et intenses décennies ont
suffi, la révolution industrielle européenne a complètement bouleversé les
structures économiques et sociales. La transformation d’une société agricole en
une société manufacturière provoque un déclassement et une redistribution des
habitus de vie et de mort. En Grande-Bretagne, cette restructuration eut pour
effet concret la concentration d’une population de plus en plus nombreuse dans
les mégapoles comme Manchester, Liverpool ou Londres.
Cet accroissement, la montée du nombre, allait se
répercuter sur l’ensemble des relations sociales, pour les vivants comme pour
les morts. Dans sa pièce La Vengeance / Le Cimetière, le poète Edward
Young fait prononcer cette réplique morose à un de ses personnages :
« La vie est désert, la vie est solitude / La mort nous réunit en
majorité silencieuse. » Cette phrase issue du latin « tag
abiit ad plures », il a rejoint le grand nombre », était un euphémisme
très appréciée au dix-neuvième siècle [et fait écho à Auguste Comte, le père de
la sociologie] : l’humanité se compose de plus de morts que de vivants. En
1880, dans son poème, le Cimetière nivelé, le poète Thomas Hardy
écrivait : « Nous, gisants de fraîche date / sommes en purée
de tomates / Chacun tremble et s'inquiète /"Où donc est mon
squelette ?" »
Désormais la promesse d’un repos éternel dans une terre
bénie se voyait niée par la sinistre certitude d’un empilement de cadavres. D’autre
part, la médecine de l’époque croyait aux miasmes, à l’air vicié qui générait
des maladies mortelles. À mesure que les corps s’entassaient dans des espaces
de plus en plus réduits, au point de déborder, la pestilence menaçait de
s’étendre et de précipiter les vivants dans les bras putréfiés de la majorité
silencieuse.
Toute réforme de la procédure d’inhumation se heurtait
aux croyances d’alors, à l’obligation de recourir à un sol consacré pour les
défunts, et à la nécessité économique des églises dont beaucoup ne
subsistaient que grâce aux frais d’enterrement. De leur côté, les pauvres des
villes peinaient à s’acquitter de ces montants, ce qui entraîna une
prolifération de cimetières de second ordre, où les tarifs étaient moins
élevés. Les pauvres, accablés de honte, étaient souvent la proie de
propriétaires terriens qui faisaient peu
de cas des corps. Au moins jusqu’à la moitié du dix-neuvième siècle, la mort,
le devenir concret des chers disparus, allait devenir une source supplémentaire
d’angoisse.
Dans Frankenstein (1818), le Docteur homonyme
recourt à la science de son temps, la physiologie, la physique, la chimie pour
ranimer un corps constitué de débris humains collectés dans les laboratoires et
les cimetières. Mary Shelley ne s’attarde pas sur les détails physiologiques :
« Qui pourrait comprendre l’horreur de mon labeur secret, lorsque
j’allais parmi les remugles des tombes les plus récentes. » Shelley
jouait sur les peurs du public d’une époque où la médecine s’aventurait à la
frontière interdite qui sépare le monde des vivants et des morts. Les médecins
étaient encore considérés comme les fossoyeurs de la civilisation
chrétienne : l’étude de l’anatomie humaine s’accompagnait par ailleurs
d’une menace bien réelle, la profanation de sépulture et le vol de cadavres.
Ce type de délit émerge d’un contexte particulier. En
1540, Henri VII avait accordé une charte royale à la Confrérie des Chirurgiens
barbiers qui autorisait à disséquer quatre corps humains par année à des fins
d’étude anatomique, ce qui était alors une épreuve nécessaire pour devenir
médecin. La dissection était un acte impie, blasphématoire, qui privait le
corps de toute possibilité de résurrection. Les cadavres promis à un tel emploi
se limitaient à ceux des condamnés à morts, les pendus, privés de sépulture
chrétienne en raison de leurs crimes. Deux cents ans plus tard, on était passé
de quatre à six corps par an, malgré l’augmentation du nombre de chirurgiens.
À partir de 1675, les cadavres étaient devenus l’objet
d’un trafic. Les « résurrecteurs » rôdaient aux abords des écoles de
médecine pour proposer leurs services. Dès lors qu’un cadavre n’appartenait
plus à personne et n’était plus véritablement un individu, on ne pouvait le
voler au sens strict du terme ; les procès pour profanations de sépultures
invoquaient la morale et l’offense publique plutôt que le vol et les peines
encourues étaient donc moindres. En 1790, un cadavre frais pouvait représenter
deux guinées ; en 1828, le montant s’élevait jusqu’à huit guinées, soit à
peu près 700 euros de nos jours.
Les « spécimens anatomiques » valaient encore
plus. Ainsi, Charles Byrne, le célèbre « Géant irlandais », mort en
1783 après une vie passée dans les foires, avait fait le nécessaire de son
vivant pour éviter que sa dépouille ne finisse dans un musée de pièces
anatomiques. Il avait demandé à être inhumé en mer. L’anatomiste londonien John
Hunter aurait payé près de 500 £ pour contourner ses dernières volontés :
il parvint à ses fins et ajouta le corps du géant à ses collections. Le
squelette de Byrne demeura en exposition au Musée Hunter, au Collège royal de
Chirurgie, jusqu’en 2023, malgré de nombreuses protestations pour lui donner
une sépulture décente.
D’après les témoignages des « résurrecteurs »
qui nous sont parvenus, les cimetières des pauvres constituaient de véritables
terrains de prospection. Les fosses communes y étaient souvent laissées à
l’abandon, grandes ouvertes, jusqu’à ce qu’elles soient remplies de cercueils
de seconde main, bricolés à la hâte, parfois plus d’une dizaine empilés l’un
sur les autres. Parfois, les défunts se contentaient d’un simple suaire. Les
classes moyennes se fournissaient en cercueil de plomb, en grillages, en cages
cimentées et autres dispositifs de prévention. On en trouve encore aujourd’hui
des exemples à Édimbourg, dans le Greyriars Kirkyard, jadis champ de
prospection des voleurs de cadavres.
La profanation de sépultures inspire une profonde
répulsion : entre 1827 et 1832, respectivement à Great Yarmouth et à Aberdeen,
des émeutes se produisirent à l’arrestation de « résurrectionnistes » ;
dans le dernier cas, l’école d’Anatomie fut complètement brûlée et rasée par la
foule en colère. Vers la même époque, Cambridge, Greenwich et d’autres villes
connurent des troubles semblables.
À
Edimbourg, le problème connut son paroxysme avec l’affaire Burke et Hare, qui
assassinèrent au moins seize personnes entre 1827 et 1828, le tout en l’espace
de quelques mois. Ils vendirent leur premier « exhumé » pour la
modique somme de 7£, soit 500€, au célèbre anatomiste écossais Robert Knox. Les
deux criminels avaient trouvé un moyen radical de contourner les
exhumations : ils soûlaient et étouffaient leurs victimes pour vendre
ensuite leurs dépouilles. Leur dernière victime, Mary Paterson, fut identifiée
par un des assistants de Knox alors qu’il préparait le corps pour la classe
d’anatomie.
De suspect, Hare allait vite devenir le principal
inculpé et il révélerait toute la sordide affaire. En janvier 1829, Burke, son
complice, fut jugé et condamné pour un seul meurtre. Il fut exécuté et son
corps servit à son tour de sujet d’anatomie. Près de 40.000 personnes auraient
fait la queue pour assister à cette dissection et son squelette est toujours
exposé au Musée d’anatomie d’Édimbourg. Quant à Robert Knox, même s’il échappa
aux poursuites, il dut démissionner de son poste au Collège royal de chirurgie
et quitter la ville. L’affaire Burke et Hare échaufferait encore longtemps les
esprits au point d’inspirer de nombreuses ballades, des romans, et d’autres fictions
criminelles.
En 1832, l’Acte anatomique autorisa les écoles de
médecines à se fournir en corps non réclamés, la plupart des indigents, pour
poursuivre des dissections. Cette réforme signa la fin du vol et du commerce de
cadavres, mais la peur existait toujours et fondamentalement, cela ne changeait
rien au régime d’infamie pour la classe prolétarienne, dont les défunts étaient
toujours soumis à la profanation et au démembrement posthume.
Néanmoins, parmi les classes aisées, certains avaient
le courage de leurs convictions. Ainsi, le philosophe utilitaire Jérémy Bentham
légua son corps à la science ; en 1832, son ami Southwood Smith entreprit
la taxidermie publique du défunt, conformément à ses dernières volontés. Sa
dépouille, préservée dans un cercueil de verre, demeurant de longues années
dans un couloir de l’Université de Londres, accumulant la poussière. Aux
dernières nouvelles, elle y trônerait toujours, récemment entretenue, et
désormais dotée d’une vue sur le parc Bloomsbury, dans le Gordon Square.
L’horreur qu’inspirait le vol de cadavres inspira une
littérature populaire, les « penny blood » ou romans à quatre
sous, des fascicules à bon marché, aux illustrations mélodramatiques conçues
pour éveiller le dégoût ou la terreur. Les Mystères de Londres par
George W. M. Reynold (1844-1856) mettent en scène le personnage du
Ressusciteur, un malin génie qui dirige une bande de nécrophages burkiens. Le
Journal d’un Médecin, commencé en 1844, de Thomas Ryner s’ouvre
théâtralement sur un chapitre intitulé Le Mort rétabli, ou le Jeune
étudiant et rapporte un incident au cours duquel le diariste fut impliqué,
malgré lui, dans une affaire de vol de cadavres.
Robert Louis Stevenson se souviendrait lui aussi de
l’affaire Burke et Hare dans un conte de Noël d’épouvante : « Les
profanateurs de cadavres. » La nouvelle bénéficia d’une campagne
publicitaire plutôt originale : six hommes-sandwiches, équipés de « couvercles
de cercueil, peints en noir, avec des têtes de morts blanches en relief »
se promenaient dans les rues de Londres, jusqu’à ce que la Police mette le holà
et interdisent cette publicité pour « outrage aux bonnes mœurs. »
Cette panique au cimetière finit par attirer
l’attention de réformateurs comme George A. Walker. (1807-1854) Ce médecin de
Drury Lane, quartier à la fois limitrophe du flamboyant West End et des pires
taudis du centre de Londres, avait reçu une éducation de libre-penseur qui
l’avait animé d’une volonté critique envers toute tradition. Son cabinet du
centre de Londres se situait à proximité de nombreux cimetières et lieux
d’inhumations, tous très délabrés lorsqu’il commença à les explorer dans les
années 1830
En 1839, Walker publie « Gatherings from the
Grave Yards », miscellanées
funéraires, dans lequel il recense 149 tombes individuelles associées à
sa pratique : la vue en coupe d’une ville malade, lentement empoisonnée
par le nombre de défunts inhumés. Il y dénonce les conditions d’enfouissement
des corps, les risques encourus par la
santé publique et s’en prend également aux coutumes chrétiennes. Il suit la
théorie des miasmes et énumère des cas de fossoyeurs morts soudainement de
l’inhalation des exhalaisons toxiques des pires cimetières.
Les pauvres n’avaient pas beaucoup le choix. Ils
entreposaient leurs défunts chez eux, parfois pendant plusieurs jours, voire
semaines, en partie pour se conformer à la coutume, mais surtout parce qu’il
leur fallait rassembler de l’argent. Il existait aussi des « cimetières
sauvages », établis sur des terrains non consacrés, et qui permettaient de
réduire les frais d’inhumation. Il arrivait aussi que l’on jette les corps des
plus démunis dans la fosse commune quitte à les exhumer illégalement par la
suite. Les incinérations clandestines avaient également lieu et les fossoyeurs
buvaient plus que de raison et pas seulement pour des raisons théologiques.
À quelques pas de Drury Lane nous trouvons l’Église St
Clement Danes. En ce temps-là, sa crypte débordait de macchabées, souvent
inhumés à grands frais, tout près du saint des saints, dans des cercueils de
plombs tout bosselés par les gaz émis par le processus de décomposition. Le
cimetière de l’église débordait et sa terre ruisselait jusqu’à la route de
Clement’s Lane.
James Lane, un riverain, témoigne avoir vu des
fossoyeurs déterrer des cercueils au cours de la nuit, fracasser leurs planches
pour obtenir du bois de chauffage, extraire les os, et pelleter dans une
« substance molle » sans doute de la chaux vive pour dissoudre les
cadavres et dissuader ainsi les trafiquants. « On suffoque dans ce
quartier », écrit Lane à une commission parlementaire. Il détaille les
maladies dont souffrent les habitants du quartier. John Eyles, un fossoyeur, se
plaint de son patron qui l’oblige à déterrer des cercueils pendant la nuit et à
forcer leur ouverture. Il a même été contraint de profaner le cercueil de son
propre père.
Eon Chapel se situe dans la même rue. Cette chapelle
baptiste fut créée en 1823 : une entreprise hasardeuse qui proposait des
enterrements à bon marché, dans son propre souterrain. Bientôt, la Congrégation
suffoqua sous une abominable puanteur et des corps putréfiés apparurent par les
brèches du plancher. Il n’était pas rare que des paroissiens s’évanouissent.
Beaucoup quittaient la messe en souffrant de maux de tête.
Un projet d’assainissement des caves découvrit près de
12.000 corps, entassés dans un espace de 15 x 9.1 mètres. William Burn, le
contremaître responsable des travaux, affirma qu’il avait dû exhumer des corps
pour construire des égouts. « Les ouvriers qui réparaient la route de
Clement’s Lane m’ont demandé de leur donner quelques seaux de détritus pour
leurs patates : ils en ont sorti une main humaine. » Des
ossements furent même employés pour combler les trous de la Waterloo Road. Par
la suite, George Walker racheta le terrain abandonné d’Enon Chapel et fit déplacer 20.000 corps, afin qu’ils soient
proprement inhumés, à l’extérieur de la ville, dans des parcelles vertes.
Walker poursuivit sa carrière de pamphlétaire et de
philanthrope jusque dans les années 1840. En 1845, un incendie se déclara dans
l’ossuaire d’une propriété privée, où se tenaient des enterrements non
consacrés. Spa Fields, non loin d’Exmouth Market, à Clerkenwell, avait servi de
lieu d’inhumation pendant près de 15 ans. On estimait le nombre de tombes à
1361 adultes, mais d’après Walker, on était plus proche de 80.000 défunts,
entassés les uns sur les autres, parfois même huit dans une même tombe.
Les maisons de la classe moyenne et les commerces des
alentours souffraient de cette proximité depuis des années : « un des
pires réservoirs de pestilence » Un fossoyeur témoigna de la
situation : « Je travaille avec des cadavres jusqu’aux genoux et
je dois marcher sur les corps, pour les tasser, pour qu’ils occupent le moins
d’espace possible, tout au fond de la terre. » La justice fut saisie
et on s’aperçut que le propriétaire de Spa Fields n’était autre que le marquis
de Northampton. Toute la presse s’empara du scandale.
En 1851, Walker entama la rédaction de son magnum opus
« De l’état des cimetières intra muros du passé jusqu’à aujourd’hui. »
Il place cette maxime cynique en exergue : « à toute masse sa
place. » On pourrait parler d’une nécro-sociabilité ou comment morts
et vivants cohabitent. Londres y apparaît comme une ville des morts, une
métropole « surpeuplée par les défunts, jusqu’au moindre espace
disponible… partout gisent des myriades de cadavres, dans tous les états de
décomposition ; des cadavres continuent à être entreposés dans des
réceptacles souterrains, sous nos rues, sous nos avenues, nos allées obscures. »
En 1852, le Burial Act est finalement voté et
proclame : « tout cimetière ou lieu d’inhumation doit être
complètement séparé afin de protéger la santé publique. » Des
registres communaux furent prévus, ainsi que des amendes et des comités
d’inspection. Ce nouveau régime légal prévoyait quelques exceptions : la
cathédrale Saint-Paul, l’Abbaye de Westminster, certains caveaux de famille
achetés depuis longtemps, ainsi que les terrains réservés aux Juifs et aux
Quakers.
Les cimetières de banlieues, « les sept magnifiques de Kensal Green » (1833), West Norwood (1836), Highgate (1839), Nunhead (1840), Abney Park (1840), Brompton (1840) et Tower Hamlets (1841), permirent d’évacuer les églises empoisonnées. La réforme entreprise par Walker portait ses fruits à mesure que la ville assainissait ses nécropoles. En 1897, lorsqu’Isabella Holmes entreprit d’établir le catalogue pour l’Association métropolitaine des Jardins publics, la plupart des cimetières sauvages avaient disparu.

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