Source : L’Air et les songes, essai sur l’imagination du mouvement par Gaston Bachelard, édition Corti, domaine français
« Il me semblait chaque nuit, non pas
métaphoriquement, mais à la lettre, descendre dans des gouffres et des abîmes
sans lumière au-delà de toute profondeur connue, sans espérance de pouvoir
jamais remonter. Et je n’avais pas, quand je me réveillais, le sentiment d’être
remonté. » Ici, à l’encontre du procédé de Milton, la chute n’est pas
chronométrée : elle est marquée plus profondément par son désespoir, par
son caractère substantiel et durable. Quelque chose demeure en nous qui nous
enlève l’espoir de « remonter » qui nous laisse à jamais la
conscience d’être tombé. L’être « s’enfonce » dans la culpabilité.
Qu’on remarque bien le caractère essentiellement
dynamique de cette notion du gouffre chez Thomas de Quincey. L’abîme n’est pas
vu, l’obscurité de l’abîme n’est pas la cause de l’effroi. La vue n’a aucune
part aux images. Le gouffre est déduit de la chute. L’image est déduite du
mouvement. Thomas de Quincey anime son texte avec une image dynamique directe.
Je tombe sans arrêt, donc le gouffre est insondable. Ma chute crée l’abîme,
bien loin que l’abîme soit la cause de ma chute. En vain, la lumière me sera
rendue, en vain je reviendrai près des vivants.
Ma chute nocturne a laissé dans ma vie sa trace ineffaçable. Je ne puis avoir le sentiment d’être remonté parce que la chute est désormais un axe psychologique inscrit dans mon être même : la chute, c’est le destin de mes songes. Le songe, qui normalement, rend les hommes heureux à leur patrie aérienne m’entraîne loin de la lumière. Malheureux entre tous l’être dont la songerie a de la lourdeur. Malheureux l’être dont le songe a la maladie de l’abîme.

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