Source : Réflexions sur la mort d’un porc-épic et autres essais, par D.H. Lawrence, éditions Les Belles Lettres, collection Le Goût des idées, dirigée par Jean-Claude Zylberstein, relecture mai 2026.
Il est plutôt agréable de se dire qu’il y a tant de
dieux passés, présents et à venir, et que chacun d’eux est toujours le seul et
le vrai Dieu. Chacun d’eux exprime un absolu, qui pour tous les autres est sans
valeur. Voilà qui anime l’éternité elle-même.
Mais l’homme, la pauvre, ballotté comme un bouchon à la
surface du temps, a besoin de se raccrocher à quelque étoile. Il amorce sa
ligne et la lance ! Hélas, son étoile tombe lentement, elle se perd dans
l’abîme du temps. Encore une étoile morte ! Alors, nous fouillons de
nouveau le ciel. Alors qu’il est tout de même agréable de se dire que tous les
dieux sont Dieu. Et si vous sentez qu’un Dieu est dieu, si vous le ressentez
pour de bon, alors c’est qu’il l’est, mais si vous n’avez pas tout à fait la sensation
de sa divinité, alors, attendez un peu, et vous l’entendrez tomber tout seul.
Le roman sait parfaitement tout cela. Chaque dieu est relatif à un autre dieu, jusqu’à ce qu’il devienne une institution ; alors, cela ne regarde plus que la police. « Mais alors, que dois-je faire ? » s’exclame le romancier, au désespoir. « Entre Ammon Râ et Mme Blavatsky, entre Astaroth et Jupiter, en passant par Annie Besant, je ne sais plus où j’en suis. »
— Mais si, tu le sais très bien, répond le roman. Tu es ce que tu es, mais alors, pourquoi t’accroches-tu aux jupes de l’un ou de l’autre. Si tu les croises, dis-leur poliment bonjour, mais ne cherche pas à les retenir. Ne t’accroche pas, sois seulement honnête en parlant d’eux. Le vent souffle où il veut, et les auras seront pourpres ou rose ou bleue ou jaune, selon que le vent change et que la vie passe d’un inconnu à l’autre sans que nous sachions comment ni pourquoi. L’essentiel est qu’elle continue à passer, sans s’éteindre en laides fumées. »

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