C’est aussi de son architecture que
naît l’élément inquiétant de cette œuvre ; il semble qu’on se meuve la
nuit, dans une demeure inconnue où l’on n’est pas sûr de trouver le chemin du
retour. Peut-être ceci n’est-il pas sans rapport avec le besoin que j’ai senti
tout à l’heure d’établir les proportions de chacun des compartiments. Ce
procédé ressemble à celui dont nous nous aidons contre les prestiges de la
magie indienne : en dirigeant sur eux la lorgnette, nous nous dérobons à
l’immédiat de la fascination.
Chose importante aussi, nous ne
cessons d’éprouver des sentiments de voyageur. Nous prenons part à ce spectacle
comme on erre la nuit par les rues et les places d’une ville inconnue, plein
d’une puissante exaltation et parmi des visions d’une lumineuse netteté. Le
regard plonge dans les maisons, dans les chambres, les cabarets, mais toujours
par les fenêtres et les portes, car il compte beaucoup de ne pas perdre de vue
le cadre de ces images. L’on se sent parfois entraîné à applaudir, puis
l’indolente paresse reprend, comme si l’on était effleuré par des vapeurs
narcotiques.
Ernst Jünger : Le Cœur aventureux

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