Ill. : Orphée par Odilon Redon. Texte : Le Cœur aventureux (1938) par Ernst Jünger, traduction par Henri Thomas, éditions Gallimard, relecture mai 2009-mai 2025.
Certains fragments de rêve sont conservés dans notre
mémoire comme, dans l’écorce terrestre, des pierres tombées de planètes
inconnues. Ils donnent lieu à d’étranges découvertes. La lumière, par exemple,
qui éclaire ce monde des rêves est remarquable. Peut-être se distingue-t-elle
par sa diffraction illimitée, ou peut-être est-elle répandue à la surface des
corps comme une substance phosphorescente.
C’est pourquoi dans nos rêves nous n’observons aucune
ombre, mais seulement des degrés plus ou moins profonds d’obscurité. La
perception y a lieu, du reste, dans des conditions tout à fait différentes.
L’esprit travaille presque sans concept, mais avec l’outil, par contre, d’une
sensualité toute puissante. La stricte séparation fait défaut entre lui et le
monde des objets, mais il entre en eux avec la rapidité de l’éclair et sans que
leur surface le retienne aucunement. Il ne les perçoit pas comme l’œil perçoit
les choses dans la lumière, mais les pénètres de part en part à la manière d’un
fluide rayonnant doué d’une force particulière.
C’est pourquoi, lorsque nous nous entretenons ou
disputons en rêve avec un autre, nous savons exactement ce que cet autre pense
et sent ; notre perception le traverse sans résistance ou s’installe à
volonté en lui. De même, il est rare qu’en rêve nous utilisions la porte ;
nous passons à travers les murs et les plafonds. Nous ressemblons au courant
électrique, inondant jusqu’en leurs atomes, tantôt des corps humains, tantôt
des bêtes ou des choses.
Et notre pouvoir visuel n’est pas limité seulement à nos yeux ; le monde des rêves est comme une plante où nous sommes en mesure de greffer partout notre perception.

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