Nigromontan

 

Source : Le Cœur aventureux (1938) par Ernst Jünger, traduction par Henri Thomas, éditions Gallimard, relecture mai 2009-mai 2025, un des plus beaux livres que j'aie lus.

Il enseignait l’étroite fraternité qui nous lie à l’éphémère et au changeant, mais l’art aussi de rompre à temps avec eux. C’est pourquoi il aimait le serpent et l’avais mis parmi ses armes. Il enseignait aussi, à rebours de tout ce qu’on entend dans les grandes écoles, à faire confiance aux sens ; il les appelait les témoins d’un âge d’or, tout comme les îles sont les témoins des continents engloutis.

Il disait aussi que la surface recèle toujours, dans la variété de ses dessins, de secrets enseignements, de même que l’on conclut, d’après les herbes et les fleurs poussant en pleine terre, à l’existence des eaux cachées et des gîtes minéraux. Amener ces contacts entre le monde des sens et les courants profonds était l’une des tâches rayonnantes de l’homme. Il était d’avis que nous ne faisons des choses visibles qu’une étude bien trop fugitive, et de là venait peut-être qu’il s’entourât de préférence d’objets qui, sous un regard attentif se métamorphosent étrangement.

C’est ainsi qu’il aimait les matières changeantes, les verres et les liquides pleins d’irisations, dont les couleurs chatoyaient ou variaient avec la lumière. Ses pierres préférées étaient l’opale et la tourmaline taillées. Il possédait aussi une collection d’images qui apparaissaient comme par magie, dans les mosaïques d’une seule teinte, où elles se tenaient cachées. Elles étaient formes, par exemple, de petites pierres que, durant le jour, on ne pouvait distinguer de leurs voisines, pareilles par le grain, mais qui, dans l’obscurité, brillaient d’une clarté phosphorique. On voyait chez lui des poêles sur lesquels, lorsqu’on les chauffait, des sentences apparaissaient en lettres rouges, et dans son jardin des terrasses où l’averse faisait naître par enchantement de noirs symboles.

Les ornements aussi dont il faisait l’application sur sa demeure et sur son mobilier livraient au regard des choses inattendues, tel le méandre où se détachaient tantôt le fleuve noir, tantôt les rives claires, tel aussi le dé dessiné sur la paroi et qui se montrait à l’œil, tantôt par une face, tantôt par une autre. Il possédait des transparents où des figures innocentes se muaient en figures atroces, ou sur lesquelles l’effroyable faisait place à la beauté quand la lumière les traversait. Il aimait aussi les kaléidoscopes, dont il avait fait fabriquer des modèles dans lesquels des pierres taillées, qui n’étaient pas sans valeur, se disposaient, avec l’élégance de la pensée, en rosace et en étoiles où rivalisaient liberté et symétrie.

Je pris souvent plaisir à ces choses dans la propriété qu’il avait bâtie aux portes de Wolfenbüttel, une ville de province toute petite, mais qui parlait à l’esprit. Nous nous y rendions le samedi, pour examiner de vieux manuscrits ; c’était là aussi qu’il rencontrait parfois d’étranges amis, venus de très loin.

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