Transmis par Academia.edu. L’infini kabbalistique au travers du prisme de Peirce : Théosémiose et le vide de l’être par Elliot R. Wolfson, Université de Californie, chapô et traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended — human translation is no duplicate content but a work of art and patience — Google, buy yourself a brain !
« Le monde est quelque chose fait de rien à
l’intérieur d’un rien fait de quelque chose »
Vladimir Nabokov
*
« Affiner des grains de sable ne permet que
d’affiner constamment le sable, mais cela ne rendra jamais sa continuité à ce
qui a été séparé. »
Charles S. Peirce
*
1.
Toute tentative de
réduire la kabbale, phénomène multi-facettes, à un seul trait essentiel, court
le risque d’une erreur logique, la fausse concrétude de Whitehead, ou comment perdre
la complexité de l’ensemble au profit d’une abstraction prédéterminée qui
produit une impression trompeuse de totalité.
Pour le dire comme
Charles S. Peirce (1839-1914), si nous négligeons l’interdépendance de tous les
éléments, si nous ne considérons que chaque élément en soi, alors les termes
généraux ne correspondent plus à aucun objet ; au contraire, si nous
acceptons que toute chose dépende de ce qui excède ses limites, alors, nous
nous apercevons que la totalité essentielle de cette chose, son être propre et
générique, doit être appréhendée du point de vue du transitoire, de l’évolutif
et de l’évanescent. Ce critère s’applique parfaitement à la kabbale : si
nous tentons d’envisager son essence, alors il faut la percevoir à partir de
l’inessentiel. Toute visée de signification doit être tirée de la nature
fluctuante du hasard et de l’histoire : les variations de ce qui ne varie
pas entraînent la continuité du discontinu.
La tentation
constante des kabbalistes fut de pénétrer le secret impénétrable de l’infini,
de défaire le nœud inextricable du mystère de l’éternel commencement, de
l’absence essentielle de l’origine, au-delà de toute formulation conceptuelle
ou linguistique. Cette révélation se manifeste non seulement au travers d’une
méticuleuse étude textuelle sur plusieurs siècles, mais aussi au travers de sa
capacité à se plier selon un nombre apparemment infini d’angles d’approche.
Mon présupposé herméneutique
est qu’il n’y a pas d’opposition binaire entre les tendances conservatrices et
innovatrices. Dès les premiers stades de développements de la Kabbale, on
perçoit une insistance tacite sur l’émanation primordiale ou sur l’identité
d’Ein Sof avec le néant absolu, « ayin ha-gamur » ; la
première des dix émanations, Kéther, la couronne, est elle-même identifiée à la
pensée incompréhensible, « mahashavah », ou à la volonté
indéfinie, « rashon » Les kabbalistes ont consacré toute leur
énergie à déchiffrer l’indéchiffrable expression de l’Unité immatérielle de
l’être ineffable parmi la nuée de choses déterminées qui constituent la nature
du réel.
Les spéculations
cosmologiques des Kabbalistes se sont souvent tournées vers l’intangible
transition de l’infini au fini ; le descellement du néant non-différencié
d’Ein Sof au travers du néant différencié de Kéther et la manifestation
ultérieure de cette dernière en la choséité de Hokhmah, la sagesse divine, le
point indivisible jusqu’où s’étend la perspective infinitésimale des autres
points indivisibles et sans dimension.
On peut même
affirmer que la tentative de se représenter ce point initial, obscur et
impénétrable, le lieu qui n’est pas lieu, « ha-hu atar law atar »,
(Zohar 1.161b) constitue le nerf vital de la poièsis de la kabbale.
Cette poésie, au sens grec de production, de faire apparaître, est le cœur du
langage, de l’imagination : une disposition ontologique par laquelle les
mondes viennent à l’être et où les choses qui les forment sont conçues comme
des mots-image, riches d’harmoniques, et dont la verbalisation est déjà une
visualisation et inversement.
La kabbale est une
« ouverture sur l’infini », comme l’écrit Marc-Alain Ouaknine, ou,
comme le disait Pierce, une « théosémiose », le grand poème de Dieu,
les permutations vivantes qui se déduisent en signes et symboles. Comment déchiffrer les signes, jusqu’à ce que
la clarté cristallise en une règle de vie. Les méditations et les ruminations
des maîtres de l’ésotérisme juif reposent sur un postulat herméneutique :
tout maillon dans la chaîne de l’être est l’expression de l’ineffable et donc,
doit être déchiffré en tant que signe : d’un point de vue kabbalistique,
la nature n’est rien sauf l’ombre du Nom.
Cette conception
rappelle la « conflation » de l’idéalisme et du réalisme chez Peirce,
sans doute chez lui par la médiation de la Naturphilosophie de
Schelling. La nature est le médium essentiel par lequel le sacré se révèle, le
domaine où la liberté et la nécessité, intégrées au plan divin, produisent un
sens « par lequel le noumène et le phénomène se nouent en un cycle
d’évolution organique, chaotique, où les choses se différencient et viennent à
l’être. » Peirce reconnaît cette influence sur sa conception de la
spiritualisation de la nature et de la naturalisation de l’esprit.
« J’ai
d’abord entrepris de montrer comment le tychisme, le hasard absolu,
l’indéterminisme, doit finir par donner naissance à un cosmos évolutionnaire
dans lequel toutes les régularités de la nature et de l’esprit sont les
résultats d’une croissance ; cet idéalisme à la Schelling tient la matière
pour un simple produit dérivé, et en partie, inanimé de l’esprit. Pour les
lecteurs qui s’intéressent aux biographies d’une idée, je tiens à préciser que
je suis né dans le quartier de Concord, je veux dire à Cambridge, à une époque
où Emerson, Hedge et leurs amis diffusaient les idées qu’ils tenaient eux-mêmes
de Schelling et que ce dernier tenait de Plotin, de Boëhme, et de Dieu sait
quels esprits sous l’influence du redoutable mysticisme oriental. »
(Charles S. Peirce : Lois de l’esprit)
Dans ce qui suit
cet extrait, Pierce dément avoir été contaminé par le « virus de
Concord » ; « néanmoins, il se peut que certains bacilles,
toutefois bénins, se soient infiltrés dans mon âme, sans que je m’en rende
compte ; à présent, après une longue incubation, ils viennent à la
surface, transformés par les mathématiques et par des recherches physiques
expérimentales. »
Le 28 janvier 1894,
dans une lettre à William James, Peirce admit plus franchement l’influence de
Schelling sur sa conception de la vie organique et non-organique. « Je
considère Schelling comme incontournable ; ce que j’admire chez lui c’est
sa capacité à se dépêtrer des systèmes et à se tenir loin de toute répétition
ou redites de ce qui a déjà été fait. En cela, il a une attitude d’homme de
science. Si vous qualifiez ma philosophie de schellingienne, je ne le prendrai
pas trop mal. »
L’essence
linguistique de la réalité constitue le fondement axiologique de la kabbale théurgique ;
pour rester dans l’esprit de Peirce, on pourrait qualifier cette approche de
pragmatisme sémiotique.
D’après les
kabbalistes, l’action humaine la plus juste est d’unifier les lettres du
Tétragrammes, le nom qui contient toutes les autres lettres de l’alphabet
hébreu, le langage originel, Ursprache, la matière hylique au travers de
laquelle le vivant se déploie : le génome de l’être. La plus grave
transgression serait de déchirer cette unité et les Kabbalistes auraient sans
doute approuvé Peirce lorsqu’il déclarait que l’univers « est un
immense representamen, un symbole de l’œuvre de Dieu qui déduit ses conclusions
sous formes de réalités vivantes. À chaque symbole sont attachés organiquement
ses Indices de Réaction et ses Icônes de Qualités ; et ces réactions et
ses qualités composent un raisonnement qui se traduit par l’univers, l’Univers
est précisément ce raisonnement. »
Cette théosémiose
en action prend naissance dans l’absence de commencement du néant primordial. Le
paradoxe du dialéthisme veut que tout être soit la manifestation du manifeste
non-manifesté dans sa non-manifestation. La piété kabbalistique s’enracine dans
cette orientation méontologique : l’harmonique du néant de l’être découvre
la valeur inestimable de l’être du néant — le cosmos.
Autrement
dit : l’éthos kabbalistique, l’exigence de la réparation du monde par la
libération des étincelles hors des écorces mortes, ou la transmutation des
ténèbres en lumière, repose sur le présupposé paradoxal que toute trace de
l’infini est présente sous forme tangible dans la concaténation des mondes à
partir desquels l’infini s’absente dans l’intangible ; la nature est le
lieu où l’absence de lieu du néant est à la fois située et insituable ; la
multiplicité révèle la face du mystère de celui qu’elle dissimule ; la
manifestation de l’être doit toujours s’évaluer à partir du point du non-être
et du retrait de l’être ; plus imprévisible est le visible, plus
transparent devient l’invisible, plus s’avance le retrait et plus le retrait se
retire.
Mon hypothèse, pour
le dire simplement, est la suivante : le symbolisme kabbalistique peut se
traduire dans la logique évolutionnaire de Peirce et dans la trichotomie qui
informe son architecture philosophique. Dans Logique objective (1898),
Peirce réfléchit sur l’origine de l’univers : « il nous faut
postuler une condition initiale à partir de laquelle l’univers tout entier était
encore non-existant, dans un état de néant parfait et absolu. » Néanmoins,
cet état d’avant l’univers n’était pas un « pur être abstrait »
mais plutôt « un état où rien était tout, où il n’y avait même pas
place pour le vide, le vide étant déjà quelque chose. »
Plus loin, il
écrit : « Tout commence donc avec rien, pur zéro. Mais il ne
s’agit pas du néant d’une négation. Car le non-être serait encore le contraire
de l’être, donc l’autre de l’être, et l’autre de quelque chose est toujours une
puissance seconde qui en implique une première ; alors que le pur zéro est
antérieur même à toute numération, à toute première chose. Le rien de la
négation est le néant de la mort, ce qui vient après quelque chose, ou après
tout ce qui est, mais ce pur zéro est le rien de ce qui n’a jamais été, de ce qui
n’a jamais vu le jour, le sans-naissance, le néant germinal, dans lequel tout
l’univers est préfiguré ou enveloppé d’ombres. En tant que tel, il est
l’absolument indéfini, la virtualité illimitée, virtualité sans bornes, sans
obligation, sans loi, liberté abyssale. »
Ces deux formes de
néant, le pur zéro et la négation sans reste, correspondent respectivement à
Ein Sof et à Kether. Le premier est l’origine, le point infinitésimal du rien,
l’ombre qui préfigure l’univers, le creuset de l’indéterminé, l’embryon du
potentiel illimité, de la liberté hors-loi ; l’autre, par contraste, est
l’éclair du « principe premier » qui cause le « principe second,
principe de régularité », ou la secondarité par laquelle l’être se
distingue du non-être. Tout commencement est à la fois second et premier car
l’Origine est antérieure à tout commencement.
La négation sans
reste apparaît depuis le zéro absolu et pur comme un déplacement au sein
de l’immobile ou comme la provocation d’une nouvelle répétition de l’éternel
commencement au sein de laquelle le temps émerge comme temps d’avant le
temps, une « compulsion soudaine » et qui correspond à cet étrange
état de chose d’avant le temps tel que nous le concevons. « Bien que le
temps n’était pas encore, ce deuxième éclair apparut en quelque sorte après le
premier dont il résultait. Ensuite sont venues d’autres cycles de plus en plus
proches, de plus en plus intriqués, des régularités et des probabilités qui se
renforçaient les unes les autres, jusqu’à ce que les événements s’assemblent en
un flot continu. » (Peirce : Devinez l’énigme)
La temporalité
exprimée ici évoque fortement la pensée kabbalistique et l’expression
rabbinique « seder zemannim », ce qui précède le flux et le
reflux du temps calculable. La nature éternelle du temps des kabbalistes n’est
pas celle de l’éternité sans fin que l’on trouve chez Parménide ou les
néoplatoniciens et qui est celle d’une éternité qui se prolonge sans début
ni fin, dépourvue de toute tension ou d’élasticité. La notion kabbalistique du
temps qui précède le temps repose plutôt sur un paradoxe comme quoi l’éternité,
tout comme le temps, a une capacité de métamorphose incessante et archétypale,
alors que le temps est un paradigme qui se caractérise par sa constante
épiphanie, par un cycle d’apparition et de disparition.
En termes
heideggériens, le temps, comme l’évanescence du rêve, se caractérise par la
dévoilement du non-apparent, c’est-à-dire le dévoilement de ce qui se retient
d’apparaître, la présence de ce qui vaut pour son absence ; le non-être
appréhendé par les dimensions de l’être ; ce qui est présent par son
absence, le non-être qui appartient à l’être en tant que dévoilement au travers
du langage.
Le temps, dans son
élusivité onirique, exprime le paradoxe d’une présence qui se retire
simultanément ; une présence qui se préserve dans l’absence de la mise en
absence, dans la disparition de l’apparence qui se retire dans l’apparition de
son retrait. Phénoménologiquement, le rêve est le domaine de l’irréel, entre le
plus du tout réel et le pas encore réel ; quand la ligne de démarcation
entre la factualité et la fiction s’estompe. « Un rêve, écrit
Peirce en 1868, est en soi une expérience authentique. Quand nous nous
éveillons nous ne trouvons pas le rêve si différent de la réalité, hormis par
quelques caractéristiques, l’opacité et l’aspect fragmentaire et il n’est pas
rare qu’un rêve soit si vivace qu’il se confonde avec un souvenir. »
Dans le rêve, le
non-réel se substitue au réel ; le non-réel est l’état d’oscillation entre
l’être du non-être et le non-être de l’être. Le rêve est une
« phanéroscopie », au sens de Peirce, « l’ensemble de tout ce
qui, de n’importe quelle manière, dans n’importe quel sens, se présente à
l’esprit, indépendamment de sa réalité ou pas… La phanéroscopie ne se demande
pas si ce qu’elle étudie correspond ou non à une réalité : elle s’abstient
dogmatiquement de toute spéculation ou d’établir des relations entre les
catégories qu’elle observe et les états cérébraux, physiologiques, ou autres.
Elle se contente d’observer ces apparitions et tente d’y apporter à la fois la
plus minutieuse précision et la généralisation la plus vaste. »
Peirce distingue
trois catégories fondamentales : la possibilité (priméité), le fait
(secondéité) et la loi (tiercéité). La possibilité de l’origine s’applique à la
factualité du temps qui obéit à la loi de l’instant présent, dont la durée se
subdivise indéfiniment, en prégnance existentielle passée et en nécessaire
contingence de l’avenir. Le troisième élément se médiatise à la fois par le
hasard de ce qui a été et par la loi de ce qui sera.
2.
Tout ceci pose la
question : dans quel temps s’est déroulée la création ? Les
kabbalistes, eux aussi, cherchaient à déterminer le point de démarcation entre
le néant de l’origine du temps et le début de quelque chose d’éternel, ce
qu’Azriel de Gérone appelle « l’instant présent le plus proche de la
création du monde », attah mi-qarov li-veri’at ha-olam. La possibilité
est aussi originelle que l’existence mais la priorité de l’existence se
distingue de la primordialité de sa source à la manière dont la flamme d’une
bougie se distingue de la lumière de toutes les autres bougies qu’elle
allumera. La manifestation des émanations séphirothiques en tant qu’entités
discrètes, « la division de leur être » selon Azriel de
Gérone, n’implique pas pour autant de nouveauté au sein de l’infini.
La procession des
émanations séphirothiques, leur venue progressive à l’être, ne se déroule pas
dans le temps, mais leur venue délimite les contours diffus du temps. On ne
peut répondre à la question de savoir pourquoi l’émanation s’est produite
maintenant et non avant, parce que l’instant présent est en lui-même informé
par ce qui fut avant ; or, le moment initial de la création ne peut être
appréhendé que par l’élusivité, par la retenue de ce qui n’a jamais été, le
pas-encore rétroactif, la récurrence du dissemblable, lorsqu’il n’y avait pas encore
d’intervalle de séparation et que le premier était le dernier et le dernier était
le premier.
Ce point zéro,
monadique, non-relation, engendre la relativité, l’abstraction, le néant de la
négativité ; c’est la loi, en tant que médiation entre le soi et l’autre,
qui permet le passage du nombre à l’un et le retour du nombre au sein de l’un.
La synthèse de la conscience de l’un et de la conscience du double est tranchée
par la conscience du tiers. La trichotomie peircienne de l’icône
(ressemblance), de l’indice (lien/causalité) et du symbole (convention / loi) qui
correspond à l’articulation entre signifiant, signifié, et connaissance.
« La
Primarité est ce qui est grâce à son être propre. La Secondéité est ce qui est grâce
à quelque chose d’autre. La Tiercéité est ce qui est grâce la médiation qu’elle
opère entre d’autres choses qu’elle-même. La Primarité se présente comme
originale, immédiate, vivace, libre de tout ce qui précède, spontanée et libre.
La Secondéité, finale, terminale, se rencontre dans la factualité de l’Autre,
la Relation, la Force, l’Effet, la Dépendance, l’Occurrence, la Soudaineté, la
Réalité. Par Tiercéité, j’entends le médium qui a son être ou sa singularité
dans la mise en relation qu’il effectue entre la Primarité et la Secondéité.
Cette dernière est la fin, alors que la Tiercéité est le moyen. Un carrefour à
trois branches est triple, il suppose trois possibilités. »
Dans un brouillon
de lettre (1891) adressée à Christine Ladd-Franklin, une de ses étudiantes,
Peirce décrit sa propre cosmologie :
« L’évolution
du monde est hyperbolique, elle provient d’un état de choses situé dans un
passé infiniment reculé et se prolonge jusqu’à un point infiniment éloigné dans
l’avenir. L’état des choses du passé infini est le chaos, le tohu bohu, le
néant où il n’existe qu’une absence complète de régularité. L’état de choses de
l’avenir infini est la mort, le néant du triomphe absolu de la loi et de
l’absence de toute spontanéité. Entre les deux, nous avons, de notre côté, un
état de choses dans lequel il existe une spontanéité absolue, une
imprévisibilité contraire à toute loi, et, d’autre part, une échelle graduée de
conformité à la loi. Or, la loi est toujours en accroissement parce que
l’habitude, le besoin de régularité, augmente. L’éternité des deux côtés du
temps, du passé le plus infiniment lointain à l’avenir le plus infiniment
éloigné, se déploie par cette contradiction. »
« Dès lors
que la vie réelle, ou la choséité, obéit à des régularités, nous en
pourrions en déduire que le chaos primordial et sans loi n’était tout
simplement rien d’un point de vue physique. Et pourtant, il ne s’agissait pas
d’un pur zéro, mais d’une intensité de la conscience en comparaison de
laquelle tout ce que nous pouvons penser ou ressentir n’est jamais que la lutte
de deux molécules pour parvenir à écarter l’emprise de la loi et produire une
quantité innombrable de variations aléatoires sans fin. Le chaos primordial
représente le hasard absolu et son double absolu : la possibilité d’une
certitude absolument inaccessible contre la possibilité d’une certitude
absolument accessible, de même qu’une ligne droite est un ensemble de points
dont les deux extrémités finiront par se rencontrer à l’infini. »
L’impossible coïncidence
de l’être et du néant renvoie à un courant métaphysique ancestral, mais
Peirce refuse le présupposé hégélien d’une identification de l’être au néant et
de leur réduction à une synthèse. Dans Lectures sur la Logique et la
Philosophie, Peirce reprend Genèse 28.12 et le rêve de Jacob à Bethel,
lorsque Jacob voit une échelle qui s’étend de la terre au ciel.
« Notre
échelle de Jacob n’a, à proprement parler, pas de sommet ou d’échelon
final ; elle se perd dans les nuages, dans la fumée qui s’échappe de
l’abîme… Et pourtant, lorsque nous n’examinons pas les relations entre les
objets mais entre les noms des objets, comme dans l’échelle de Jacob, nous en
venons à un nom dont la valeur logique en termes de compréhension est égale à
zéro, dont l’extension est illimitée et ce nom, c’est l’Être. Nous en venons
aussi à l’idée d’un autre nom dont l’extension est nulle et la compréhension
illimitée et cet autre nom est le Néant. De rien nous pouvons dire tout ce que
nous voulons et rien ne sera jamais faux. L’Être et le Néant ne sont pas la
Réalité et la Fiction. Même une fiction est encore quelque chose, et se range
sous la catégorie de l’Être. En vérité, l’être métaphysique pur et le néant
métaphysique pur occupent peu de place dans nos pensées ordinaires. Ce sur quoi
je veux attirer votre attention est la claire appréhension que nous obtenons de
ces idées quand nous les considérons comme les virtualités les plus extrêmes de
la logique de l’Échelle de Jacob. Hegel tente de nous convaincre que l’Être
c’est le néant et inversement. Et comment cela ? Parce que l’Être serait
une notion vide… C’est vrai dans le sens qu’il s’agit de l’idée d’une idée,
dépourvue de sens logique, mais cela ne rend pas pour autant l’Être semblable
au Néant qui est, lui, dépourvu d’extension et qui s’entend de façon illimitée.
Hegel n’aurait pas cédé à cette contradiction s’il avait clarifié ses positions
métaphysiques en insistant sur ce que sont les phénomènes logiques et sur ce
qu’ils représentent. »
Peirce maintient la
contradiction contre la synthèse : ce qui est et Ce qui n’est pas
s’excluent mutuellement et ne sont pas coextensifs ou réductibles l’un à
travers l’autre. L’Être et le Néant sont des abstractions dépourvues de
déterminations, à la fois identiques et complètement différentes ;
identiques en vertu de leur différence et différentes en vertu de leur
identité. L’Être est l’équivalent analytique du néant dans la mesure où il est
l’être pur distinct et contradictoire par rapport à l’être déterminé, comme le
Dasein s’oppose au Seyn ; comme l’existence s’oppose à l’être-en-soi. Quant
au Néant, il est le zéro pur, qu’il faut distinguer du néant au sens de rien du
tout, ou de pas-quelque chose : le Néant est la pure vacuité, la
détermination distincte de tout substrat, qui reste par là indéterminée.
La pensée
analytique divise le concret et ne s’arrête pas aux relations qui opèrent des
liens ; or, la singularité de l’être ne se distingue qu’à partir de
l’interdépendance de la multiplicité des êtres et tout universalité est
toujours contextuelle et spécifique. « Parvenir mentalement à la
simplicité revient à l’annuler ; ce que nous saisissons est la négation de
la détermination mais, ce faisant nous produisons une opposition, et nous
déterminons quelque chose. »
L’abstraction
ultime revêt deux formes : la pure affirmation et la pure négation ;
les deux coïncident dans une absence inconditionnelle, là où il n’y a pas de
différence indistincte ni de distincte indifférence. Nous ne pouvons pas
concevoir pour nous-mêmes un tel état de nihilité mais nous pouvons aisément
concevoir qu’il devrait exister un esprit qui puisse le concevoir car, après
tout, rien ne peut se contredire.
On retrouve là le
symbole kabbalistique d’Ein Sof, le vide inconditionnel, non-binaire, à la fois
pure affirmation et pure négation. L’auto-détermination de l’indétermination
s’affirme jusqu’au point où elle s’annule et elle s’annule jusqu’au degré où
elle s’affirme, ce qui évoque, une fois encore, la méontique des
kabbalistes : la transcendance est présente au monde dans la mesure où
elle est absente du monde.
3.
Comment passe-t-on
du zéro pur au néant de la négation ?
Une des plus
audacieuses mythopoïétiques remonte à la fin du seizième siècle : Isaac
Saroug lorsqu’il parle de la jouissance, « sha’ashu’a », qu’il
associe au retrait primordial, tsimtsoum, de la lumière infinie. Le
terme « sha’ashu’a » se rencontre également dans des sources
rabbiniques antérieures, fondées sur la description de la Sagesse en Proverbes
8:30 ou en Psaumes 119 :77 ; 92 ; 143. La kabbale de Saroug
s’inspire également de compilations zohariques dans lesquelles il est dit que Dieu
se plaît parmi les âmes des Justes dans le Jardin d’Éden ; Dieu contemple
infiniment sa propre essence par-delà toute compréhension humaine et ces
premiers frémissements seront revêtus par les hiérarchies séphirothiques. La
tonalité érotique de cette activité est latente chez Isaac Louria, dont Saroug
fut le disciple, tout comme chez Moïse Cordovero. (1522-1570)
Ce mythe trouve une
autre expression dans un manuscrit anonyme du cercle de Louria qui s’ouvre sur
cette proclamation étonnante : « Avant toute émanation, Ein Sof
était seul et se délectait de lui-même… » « Qodem kol
ha-asilut haya ha-ein sof levado mishta’ashe’a be-asmuto. » La suite
décrit l’émergence de la lettre yod, le point initial de la sagesse divine,
jusqu’à l’infini. Sans doute peut-on y voir un commentaire de l’interprétation
du Zohar des premiers versets de la Bible : « Au commencement, par
la volonté royale, l’étincelle durcie grava une gravure dans le lustre divin »,
« be-rish hurmenuta de-malka galif gelufei bi-tehiru illa’ah bosina
de-qardinuta. » Je rends ici le terme « sha’ashu’a »
par « se délecter », mais il faudrait plutôt entendre une méditation
perplexe, voire une jouissance lacanienne, en tout cas un étonnement à la fois
physique et cérébral. Cette espièglerie démiurgique est mise en lumière par
Saroug :
« Vous
devez savoir qu’avant toute chose, le Très-Haut, béni soit Son nom, se
délectait [mishta’ashe’a be-ashmo] : il était heureux et il prenait
plaisir… Et de ce frémissement d’étincelle est née la Torah… Ce frémissement,
éveillé par la délectation, comptait dix frissons, qui correspondaient au yod
et il y eut dix lettres d’où toute décade provient. Quand le Très-Haut, béni
soit Son nom, se délectait avant toute existence, avant toute émanation, avant
toute création, avant toute formation, avant toute action, avant la moindre
chose, il remplissait tous les mondes parce qu’il était l’endroit le plus
approprié pour créer tous les mondes et il fit un vêtement pour couvrir la
lumière de son essence, la Torah. »
Cet extrait dépasse
notre sujet, mais on y détecte un parallèle avec le « Jeu pur »
ou « musement » dont parle Peirce dans son essai Un
argument négligé en faveur de l’existence de Dieu (1908) :
« Laissons
la méditation se développer et croître spontanément, par pur jeu, sans solution
de continuité et le joueur connaîtra la parfaite simplicité du Musement. Si on
voulait faire du Musement une récréation idéale, et qu’on me demandait comment
procéder, je répondrais comme suit : l’aube et les lumières de l’aurore
nous invitent au Musement, mais faire le tour de l’horloge en vaut toujours
également la peine. Je ne souhaite décourager personne par un
raisonnement ; et je serais le premier à déplorer qu’il existe une méthode
logique qui en réduirait la fertilité. Le joueur doit simplement garder à
l’esprit que les armes intellectuelles les plus sophistiquées ne sont
pas des jouets, mais des outils aux bords coupants. Ces outils peuvent servir à
n’importe quel jeu, à des fins d’exercice et l’analyse logique peut trouver son
plein emploi dans le Musement. Néanmoins, aussi vrai cela soit-il, l’idée de
Dieu apparaîtra tôt ou tard dans toute sa joyeuse séduction à laquelle il
appartient au joueur de répondre par diverses manières. Plus le Joueur sera
perplexe, plus il méditera, plus il trouvera des réponses dans chaque coin de
son esprit, mais aussi de la beauté, de l’idéal de vie, et une profonde
satisfaction dans le déploiement de sa triplicité. »
De prime abord, la
différence est flagrante : Peirce se limite au plan psychologique alors
que les kabbalistes ont une orientation théosophique. Ce qui importe en fait,
plus que la généalogie des influences ou des idées, c’est que, pour Peirce
comme pour les kabbalistes, la dichotomie entre matière et esprit se voit
dépassée par le présupposé que la matière est une spécialisation de l’esprit et
que l’esprit participe de la nature de la matière.
Dès lors, il serait
erroné de considérer le psychique et le physique comme deux aspects totalement
distincts. Cette distinction n’est qu’une perspective : quand une chose
est considérée de l’extérieur, elle apparaît en tant que matière ; quand
une chose est considérée de l’intérieur, elle apparaît en tant que conscience.
Peirce va jusqu’à dire que les lois de la mécanique sont, en vérité, des
habitudes acquises par l’esprit et qui dérivent d’une généralisation induite
par le rayonnement des sensations. Que les lois de la physique soient, au final,
l’aboutissement d’un réseau de sensations et d’impressions prouve que la
matérialité des choses est constituée d’un flux de conscience. Même le néant du
chaos originel n’était pas un pur zéro, mais une intensité de conscience.
Les kabbalistes ne
se seraient pas exprimés de la sorte, mais ils sont très proches de Peirce quand
ils se représentent Ein Sof comme un champ de conscience qui s’étend au-delà de
l’horizon de la conscience humaine. D’autre part, les kabbalistes, eux non
plus, ne concevaient pas le corps et l’esprit comme des substances autonomes,
mais comme des perspectives hétéronomes d’une même substance. Pour les
Kabbalistes comme pour Peirce, Dieu, l’humanité et l’univers sont des Signes.
Pour les Maîtres de l’ésotérisme juif, la sémiotique informe le
somatique : la substance du corps, qu’il soit divin, humain ou cosmique,
est toujours déjà constitué de lettres, celles de l’alphabet hébreu, celle du
Tétragramme.
Attribuer une image à l’irreprésentable, contempler l’icône de l’invisible ne peut s’accomplir que par la transsubstantiation du corps physique en un corps linguistique. La kabbale est une discipline de méditation qui vise à produire une spiritualité incarnée, un état mental par lequel l’esprit réfléchit le corps réfléchi en esprit. Le chaos originel et infini est autant celui de la conscience illimitée que celui du protoplasme informe : au-dessus de toute chose brille le ciel hasard qui ne connaît aucune loi, aucune restriction de régularité ; la volonté infinie qui ne veut rien hormis le rien de sa propre volonté.

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