Pris sur Academia.edu. De la prétention à détenir des vérités cachées ou le rejet de la kabbale par la Wissenschaft des Judentums par George Y. Kohler, Université de Bar-Ilan, Esoterism in Jewish Thought (2020), traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended.
I.
L’histoire de l’étude moderne de la kabbale commence
sans doute en 1838, lorsque Meir Hirsch Landauer (1808-1841) jette son dévolu
sur la Bibliothèque de droit de Munich où se trouve un fonds de manuscrits
kabbalistiques. Un monde nouveau s’ouvre à lui et il produit un ensemble
d’interprétations originales sur l’histoire et l’origine du phénomène.
Quatre ans plus tard, à l’automne 1842, un autre jeune
étudiant se rend à Lepzig, alors centre névralgique de l’orientalisme allemand.
R. Adolf Jellinek (1820-1889) y séjournera quinze ans et il deviendra le plus
prolifique spécialiste judéo-allemand de la kabbale au dix-neuvième siècle.
Pendant la seule première moitié du siècle, Jellinek publie cinq livres dans
lesquels il corrige les théories de Landauer. Dès les années 1850, Moritz
Steinschneider (1816-1907) commence à cataloguer toute la littérature
kabbalistique connue dans un article essentiel : Jüdische Literatur,
dans l’Encyclopédie d’Ersch et Gruber.
Parallèlement, d’autres théologiens judéo-allemands
publient les premiers ouvrages sur l’histoire et l’émergence de la
kabbale ; tous connaissaient les principaux livres, le Sefer Yesirah et
le Sefer ha Zohar. En 1840, R. Abraham Gieger (1810-1874) publie un
essai dans lequel il affirme que la kabbale résulte de la confrontation entre
le talmud et les écoles philosophiques juives.
En 1846, l’historien Heinrich Graetz (1817-1891) publie
une somme ambitieuse sur le Sefer ha Zohar ; en 1858, il est suivi
par le Hongrois Ignatz Stern (1810-1865) qui rouvre la question de l’autorité
du Zohar et établit qu’il fut l’œuvre du kabbaliste espagnol Moïse de Léon
(1250-1305) Stern était convaincu de la nature composite du Zohar : un
patchwork de trois strates textuelles, de différentes périodes qui se fondaient
les unes dans les autres. Cette thèse est encore couramment acceptée
aujourd’hui.
La décennie 1860 vit la publication de l’Histoire
des Juifs par Heinrich Graetz, en onze volumes, une œuvre au long-cours qui
allait bouleverser l’identité judéo-allemande. Dans le septième volume, publié
en 1863, Graetz consacre deux chapitres et deux longs essais sous formes de
notes à l’émergence de la Kabbale, en se fondant sur le grand nombre de
documents inédits en sa possession. Il rétablit Moïse de Léon comme seul auteur
du Zohar et étudie en profondeur les kabbalistes chrétiens de la Renaissance,
en particulier Johannes Reuchlin (1455-1522) qui s’était réapproprié la kabbale
comme preuve de la validité du christianisme.
À la fin du siècle, dans les années 1880, des
historiens comme David Cassel ou Gustav Karpeles publient leurs essais et la
première encyclopédie du judaïsme paraît en 1883, composée par Jacob Hamburger.
II.
Cette redécouverte par l’historiographie
judéo-allemande doit être replacée dans le contexte d’une époque qui connut des
développements scientifiques radicaux, non seulement dans le champ des sciences
naturelles et de la médecine, mais aussi dans celui des humanités classique.
Le dix-neuvième siècle vit naître un idéal de
scientificité philologique, « Wissenschaltlichkeit », qui
allait remplacer le vieux modèle, « Bildung », qui était
encore celui de l’Europe depuis les Lumières. Si les Lumières avaient produit
un nouveau paradigme fondé sur l’étude des phénomènes naturels et rejet des
dogmes religieux, la méthode allait bientôt s’étendre aux humanités classiques.
Kant entreprit la critique scientifique de la métaphysique, et bientôt d’autres
sciences humaines plus empiriques subiraient le même sort : la philologie,
la jurisprudence, l’historiographie, et ironiquement, la théologie elle-même.
En 1809, lorsque les frères Humboldt fondèrent
l’Université de Berlin, l’aube se levait : le bel esprit, « Schöngeistig »
des siècles précédent cédait la place à
une approche technique plus froide, celle de fonctionnaires de l’État
rémunéré pour produire des résultats objectifs et pratiques dans des domaines
de plus en plus séparés et spécialisés. L’expert replaçait le polymathe et
l’aristocrate dilettante : les grands systèmes métaphysiques et les
concepts théologiques s’effaçaient au profit d’une méthode inductive et
expérimentale.
Dans son essai Die Construction der Jüdischen
Geschichte (1846), Heinrich Graetz préconisait un modèle de recherche
philologique qui serait bientôt appliqué au reste des sciences humaines.
Friedrich Carl von Savigny réclamait que les lois soient purifiées des scories
historiques, des ajouts compilés au fil des siècles, afin de retrouver l’esprit
originel Cette exigence était déjà celle d’Abraham Geiger et de bien d’autres
savants juifs, notamment ceux qui s’étaient intéressés à l’authenticité du
Zohar.
Longtemps après que Jellinek et Graetz aient affirmé la
non-authenticité du Zohar, Scholem adopta une position apologétique : ce
livre exprimait l’essence du judaïsme et non des « scories » comme le
prétendait les historiens de la Wissenschaft. Pour Scholem, le registre
épigraphique se revendiquait d’un autre régime d’autorité : il s’agissait
de se placer sous le patronage ou sous l’inspiration d’un illustre devancier.
« Le pseudo-épigraphique est un moyen pour la tradition de légitimer
l’originalité et de l’intégrer au sein d’un courant plus ancien. »
Le dix-neuvième siècle fut l’époque où Leopold Ranke
déclarait que l’historiographie empirique serait aussi une mission religieuse
dont le but était moins de révéler une vérité métaphysique que l’essence
culturelle d’une nation ; l’idée serait reprise par la Wissenschaft
et appliquée au judaïsme. Les historiens juifs suivirent les courants dominants
de leur époque et leurs lectures dissociées, hors contexte, anachroniques, de
la kabbale, fut source de bien des mésinterprétations.
Les premiers historiens juifs de la kabbale
appartenaient à une génération qui appliqua la méthode critique et académique
aux textes classiques du judaïsme. Beaucoup d’entre eux étaient rabbins mais
ils n’avaient choisi cette profession qu’après leurs études : l’université
allemande n’acceptait que des élèves baptisés. Cependant, ces Doktor-Rabbiner
étaient constamment en relation avec d’autres Juifs intéressés par la Wissenschaft
ainsi qu’avec des gentils et ils publiaient leurs découvertes dans des journaux
en dehors de l’Alma Mater. Aucune clause de secret ne les retenait, même pour
ce qui était de la mystique et c’est ainsi que la kabbale fut « déjetée
comme non-juive, ou, tout au moins, comme à moitié païenne » (Scholem)
Paradoxalement, alors même que cette première
génération d’historiens évacuait l’importance théologique de la kabbale, ils
persistaient à en discuter et à l’évaluer. L’historiographie nous en dit plus
sur elle-même que sur son objet d’étude. Comment étudier scientifiquement un
courant intellectuel qui n’a rien de scientifique, qui ne se prête pas à
l’élaboration de vérités reproductibles, à plus forte raison lorsqu’on
n’accorde pas beaucoup de valeur à ces mêmes textes ? Des tensions ne
tardèrent pas à apparaître entre deux historiens d’importance, Abraham Geiger
et Heinrich Graetz qui ne s’entendaient que sur un point : le peu
d’intérêt théologique de la kabbale dans le judaïsme.
Au sein du judaïsme de l’époque, l’histoire se
confondait encore avec la Bible et n’avait rien d’une Wissenschaft
sécularisée. Le judaïsme du dix-neuvième siècle présentait l’histoire la plus
longue et la plus héroïque des cultures connues de l’époque en Allemagne.
L’histoire biblique se présentait aussi comme une totalité : « Un
petit peuple nomade découvre le monde entier. » Pour paraphraser Léon
Bloy, le judaïsme barre l’histoire de l’humanité comme une digue élève le
niveau d’un fleuve et c’était plus ou moins le point de vue d’un historien
comme Geiger, mais sous un angle plus culturel.
La notion d’une religion mondiale remontait au judaïsme
et l’influence de son Dieu se manifestait au travers des siècles. R. Samuel
Holdheim (1806-1860), un collègue de Geiger, considérait lui aussi le judaïsme
comme une force historique et non pas comme une révélation surnaturelle et cela
valait aussi pour le judaïsme légal lui-même : la destruction du Temple
impliquait l’abolition de l’ancien régime sacrificiel et non pas seulement sa
suspension.
Tout était historique, y compris la mystique et son
étude scientifique permettrait d’établir un lien entre le passé juif et le Geist,
l’esprit du judaïsme. Le dix-neuvième siècle inaugurait une approche non
dogmatique, radicalement critique de la religion : c’est l’Histoire qui
devenait un culte et la religion, une science. Cette nouvelle école liquidait
les pré-requis théologiques qui avaient jusque-là été maintenus par les
lumières médiévales, les pré-rationalistes comme Maïmonide ou Mendelssohn.
Le judaïsme moderne se voulait davantage une éthique et
non une pratique secrète, mystérieuse ou mystique. Le dernier dogme à tomber
serait la sainteté des écritures, la prévalence de la lettre : pour
rejeter la kabbale, il fallait d’abord la scruter et l’analyser. « Was heisst und zu welchem Ende studiert man
jüdische Geschichte und Literatur ? » se demandait Moritz
Lazarus ? Pour être de bons juifs. « Pour disposer d’une histoire
totale du judaïsme » lui répondait Heinrich Graetz en 1844, « pour
mieux comprendre son âme, les grands principes qui le tiennent. »
Pour cela, il fallait aussi passer au tamis les
influences extérieures et les emprunts, aux Grecs, aux musulmans, voire à la
pensée allemande. Une fois ce crible accompli, par la froide technique
philologique, Graetz pensait pouvoir discerner l’essentiel du judaïsme… mais il
se trompait. L’essence du judaïsme n’est pas le judaïsme purifié de tous ses
apports historique extérieurs.
L’harmonisation dialectique entre l’historique et le
théologique, entre le rationnel et le spirituel, n’était pas claire pour ces
historiens ; en revanche, Geiger et Graetz, au contraire de Hegel,
chérissaient la « liberté morale », la plus haute valeur selon eux,
suivie par la spiritualité et le sens communautaire. Cette « liberté
morale » s’accomplissait par l’histoire du judaïsme au terme duquel il n’y
avait plus de distinction entre Dieu et la nature, et pas plus de mystique non
plus.
III.
Cette découverte récente de l’aspect éthique est sans
doute le facteur principal, parmi d’autres raisons, tout aussi complexes, qui
explique le rejet de la valeur théologique de la kabbale par les historiens
juifs du début du dix-neuvième siècle, dans leur quête d’une
« essence » fondamentale, d’une « Grundidee » du
judaïsme.
Dès 1840, les théologiens libéraux juifs avaient
produit un ensemble d’interprétations progressistes pour rétablir la vérité du
judaïsme par rapport à la prédominance du christianisme. Le plus strict
monothéisme était la contribution essentielle du judaïsme à la civilisation. Le
peuple Juif, uni par une lecture idéalisée des prophètes, était lui-même devenu
le messie qui avait souffert pour la rémission des péchés du monde
entier ; le salut de l’humanité serait assuré par le judaïsme. Messianisme
et monothéisme entretenaient une relation inextricable : s’il n’existe
qu’un Dieu, alors, il n’existe qu’une vérité éthique et une seule humanité,
destinée à une rédemption globale, quand l’âge messianique viendra.
En 1863, dans le septième volume de son Histoire du
judaïsme, Heinrich Graetz qualifiait la kabbale « d’absurdités qui
embrouillait les lecteurs en faisant davantage appel à leur sens qu’à leur
raison, ce qui les rend incapable de distinguer le bien du mal. »
Cette aptitude était justement au cœur de la pensée des historiens juifs et
leur permettait de s’en tenir à la pratique des commandements, quelle que soit
leur approche théologique, ou leur lecture de la Bible.
Elliot Wolfson a démontré à quel pont « l’expérience
mystique provient d’une conscience qui ne connaît pas la dualité » et
dans laquelle s’estompe ou s’annihile la distinction entre bien et mal. L’union
avec la divinité, avec le monde, équivaut à une « gnose salvifique »,
un idéal contemplatif de conjonction des opposés, qui évacue la différence
entre juste et injuste, ainsi que Graetz et les autres le craignaient.
« Le Soi est alors absorbé dans une région
d’indifférence au bien ou au mal », écrit Wolfson, dans son essai Morale
et mystique (2006) Fait remarquable : Wolfson parle de bien et de mal,
là où les historiens juifs parlaient de juste ou d’injuste, ce qui témoigne
d’une éthique légaliste et rationaliste, très éloignée de tout relativisme.
Par ailleurs, leur critique de la kabbale n’était pas
qu’une question de rationalisme. Geiger et Graetz avait massivement critiqué la
philosophie de Maïmonide, précisément parce qu’ils lui reprochaient son aridité,
alors que leur conception du judaïsme visait plutôt à exalter les fidèles et
non pas à forcer une lecture rationnelle de toutes les traditions. La
spiritualité de la mystique, selon eux, n’était pas exaltante, mais creuse… elle
se réduisait à un secret que l’on gardait pour soi, au lieu de le partager avec
la société.
« Il est tout aussi erroné de croire que la
kabbale est ambiguë et vague parce qu’elle puiserait son esprit dans les choses
matérielles dont elle détiendrait la profondeur ou une plus grande vision
interne. La vision interne, la vie de l’âme, ne peut s’accomplir par la quête
spirituelle ; elle devrait plutôt trouver à s’exprimer par la dévotion
envers Dieu et l’homme. Dans tous les systèmes mystiques, une fois que
l’élévation de l’âme s’est produite, il ne reste rien dans la vie réelle. »
(Abraham Geiger : Literaturbriefe aus dem Jahre, in. Nachgelassene
Schriften, 1853)
En soi, Geiger ne rejette pas toute intériorité en soi
pour autant qu’elle autorise une expression rationnelle et descriptive de
l’essence du judaïsme. L’intériorité est le versant intuitif et émotif de la
foi : pour Geiger, il s’agit avant tout d’une catégorie interhumaine,
éthique et non individualiste ou élitiste.
L’intériorité doit trouver son expression dans la
dévotion et l’oubli de Soi en Dieu, à travers Dieu, dans la relation à nos proches,
et non dans une quête incertaine vers un sens spirituel plus profond des textes
ou des symboles. L’intériorité authentiquement religieuse doit produire des
résultats concrets dans la vie de tous les jours, éviter de se perdre en
spéculations et allégories.
Même la négation de soi, l’extinction de l’ego qu’exige
la « conjonction avec Dieu » est immorale d’un point de vue social
parce qu’elle supprime la tension entre le moi et le toi, avec l’Autre qui doit
être découvert et respecté en tant que tel. L’annihilation de soi est aussi
celle de l’altérité de notre proche, de nos frères humains.
La Wissenschaft tournait également ses critiques
contre la pseudépigraphie qui représentait l’antithèse de son modèle
d’honnêteté intellectuelle. Pour le bibliographe Moritz Steinschneider, la
pseudépigraphie allait de pair avec la superstition et la rêverie, « Aberglauben
und Schwärmerei ».
Pour Graetz et Geiger, c’était littéralement une
« catastrophe morale » : à partir du moment où l’on affirme
qu’un texte comme le Zohar contient un sens caché, plus important, et d’essence
surnaturelle, le principe peut tout aussi bien se généraliser. Cette
lecture seconde, « Afterlehre », est non seulement absurde
mais immorale. « Le Zohar, écrit Geiger, a produit une avalanche d’attributions
à d’autres autorités plus anciennes en raison même de son caractère
arbitraire » Un tel ésotérisme, qui repose sur la fausseté, ne possédait
aucune valeur aux yeux des historiens de la Wissenschaft : la
vérité scientifique devait être proclamée clairement, dans des termes
reproductibles et compréhensibles par tous et cela valait d’autant plus pour
les phénomènes spirituels ou théologiques.
Si la science se caractérise par la reproductibilité de
ses découvertes, la philosophie, conçue en tant qu’abstraction, devait donner
des règles accessibles à tous. La kabbale, elle, était ambiguë par
définition ; elle reposait sur des intuitions, des arguments d’autorité,
sans justification, de sorte qu’elles n’étaient compréhensibles que par ceux qui
l’admettaient par avance.
IV
Paradoxalement, Gershom Scholem aborde l’étude de la
mystique avec les mêmes présupposés et le même but que ses prédécesseurs :
sauver le judaïsme et le ressourcer à l’âge de la modernité. Scholem
s’inspirait de la mystique en action, « Erlebnismystik » du
sionisme et considérait la kabbale en tant que philologie, pour la sauver des
scories. La notion essentielle pour comprendre la différence entre Scholem et
ses prédécesseurs de la Wissenschaft est la rationalité de la loi.
D’une part, une éthique universelle, axiomatique,
exhumée du judaïsme prophétique et d’autre part, une préoccupation nationale
pour la singularité du peuple juif. Cette tension contradictoire permettait à
Scholem d’affirmer que « Saint Paul était l’exemple le plus célèbre
de mystique juif révolutionnaire » ; ce néo-paulinisme
politique inspirerait aussi bien Jacob Taubes que Giorgio Agamben.
Ce qui intéressait Scholem chez Paul n’était pas
l’appel à la foi et à la grâce divine en tant qu’alternative à l’Alliance, pas
plus que l’opposition entre la lettre et l’esprit de 2. Corinthiens, 3:4-6,
mais bien le rejet de la loi et de la légalité en tant que telles :
l’anarchisme antinomiste de Paul, sa proclamation qu’aucune observance légale
ne suffirait pour obtenir le Salut, comme le croyaient les Juifs. Cet
antinomisme était cependant bien en deçà de ce à quoi pensait Scholem. En 1941,
il évoque la « subversion de la loi » par les mystiques comme d’une
vengeance contre le légalisme qui avait provoqué une destruction de l’Ordre,
« Zerstörung des Gesetzes »
À partir de cette lecture de Paul, une autre clef de
lecture était forgée. Peter Schäfer, un des disciples de Scholem, expliquait le
rejet de la kabbale par Graetz par son aversion pour le Christianisme.
L’antinomisme détecté par Scholem donnait du grain à moudre au sionisme :
« la mystique est le domaine du nationalisme par excellence »
écrivait Peter Schäfer. La Wissenschaft, précisément, rejetait aussi le
sionisme, pas uniquement pour des questions de confort bourgeois, mais
également théologiques.
Pour Hermann Cohen, la religion commençait là où la
mystique s’achevait, là où l’homme et Dieu s’entendaient à égalité. La
mythologie nationale du sionisme constituait finalement une sécularisation
semblable à celle dont avait été accusée la Wissenschaft, à ceci près
que l’accent changeait du tout au tout. Le messie faible du libéralisme,
l’appel à la rédemption de tous s’opposait à une conception nietzschéenne et
crypto-sabbataïste, non pas par-delà le péché, mais par le péché. Pour
Scholem, la mystique allait clore l’écart entre l’homme et Dieu, elle était
« le chemin secret qui comblait l’écart » et cette quête « nous
ramènerait l’unité perdue. » La foi traditionnelle est ici clairement un
obstacle.
Chez Scholem, la
mystique ne remplace pas le rationalisme, que Cohen considérait comme l’essence
du judaïsme ; c’est plutôt la notion d’essence qu’il évacue comme a priori
au-dessus et au-delà de l’histoire. Sa recherche d’un noyau dur du judaïsme est
celle d’un Volksgeist empirique et qu’il découvre dans la kabbale :
ce Volksgeist détermine le judaïsme plus que les Juifs eux-mêmes ne le
déterminent.
Christophe Schmidt, dans Der häretische Imperativ,
comparait la conversion des libéraux juifs allemands au sionisme à celle de
Sabbatai Zevi à l’islam : il s’agissait d’une révolte contre la loi,
contre le judaïsme traditionnel, mais cette fois, elle venait du dedans et non
plus d’un apport extérieur, de la kabbale. Ainsi, on peut dire qu’un agenda
secret informait la pensée de Scholem : non plus une rationalisation de la
religion, mais sa sécularisation ; non pas une éthique libérée de la
contrainte dogmatique, mais une rédemption nationaliste et messianique du
judaïsme.
V.
Il existe peut-être un courant de réinterprétation
continuelle et de transformation de la tradition qui passe entre l’orthodoxie
et l’athéisme, tout en préservant le statu quo ; c’est ce courant qui avait
tenté de réformer le judaïsme selon un modèle rationnel, appliqué à des sources
et des concepts rejetés à la fois par les religieux et par les laïcs.
Tous les historiens de la Wissenschaft qui
critiquèrent la kabbale appartenaient au camp non-orthodoxe, non-traditionnel
du judaïsme mais s’ils rejetaient la kabbale, c’était parce qu’ils ne pouvaient
accepter des vérités non-établies qui empêchaient le judaïsme de s’adapter à la
modernité.
Abraham Geiger, surtout, se montrait sensible à cet
aspect négatif de la mystique : son idéal était celui d’un judaïsme
adaptatif qui se transformait en fonction des impératifs sociaux et culturels.
« Dès que le progrès de la pensée et des lumières en vient à contredire
la tradition telle que nous la connaissons, la mystique fait son entrée pour
réfuter et nier cette contradiction en usant de sa sagesse ésotérique. »
L’altérité inassimilable de cet ésotérisme, son caractère antimoderne, était sans
doute ressenti comme une hostilité à ce qui importait le plus aux yeux de
Geiger.
La plupart des théologiens de la Wissenschaft
adhéraient à une conception de la vérité religieuse qui leur venait de l’Aufklärung
et de Lessing. La vérité était une construction progressive, il y avait un
devenir de la vérité dans le cours de l’histoire. Pour Lessing, seule la quête
de vérité importait, en dehors de la nuée des dogmes et des principes. La
vérité était surtout une dynamique, mieux vaut la recherche infinie de la
vérité que sa possession actuelle. La vérité cachée de la mystique ne pouvait
qu’être une métaphysique immutable, fermée à toute argumentation. Pour un
théologien comme Geiger, la réforme du judaïsme ne pouvait que s’accomplir au
sein du cadre légal.
Or, la kabbale, tout en prétendant soutenir la loi
talmudique, la plaçait en situation d’infériorité par rapport à sa propre
sagesse. Graetz soulignait que le Zohar abolissait les distinctions
essentielles au judaïsme entre le pur et l’impur, le légal et l’illicite, au
profit d’un élan vital mystique. Inversement, Scholem montrait que la
kabbale avait malgré tout besoin des commandements comme une contrepartie pour
appuyer son antinomisme.
La philosophie doit-elle servir la foi ou est-elle
elle-même une expression de la foi, comme le pensaient les philosophes juifs
médiévaux ? Geiger et Graetz postulaient l’origine historique de la foi et
ils considéraient comme leur devoir de reconstruire la théologie à partir de
sources historiques, coordonnées à des faits empiriques. Mais leur injonction
morale, leur référence à un fondement moral de la religion trouvait son origine
en dehors du fait historique même. Postuler l’existence d’un tel noyau dur
moral est une stratégie pour éviter l’historicisme. Toute religion qui donne
des gages à la raison finit subordonnée à la raison, à l’histoire et au
relativisme.
Les historiens de la Wissenschaft ne voulaient pas d’un arbitraire divin, ou d’un dieu purement intuitif, qui autoriserait toutes les fantaisies métaphoriques et blasphématoires, « gotteslästerliche Wahngebilde. » Dieu devait pouvoir être appréhendé, son nom devait pouvoir être invoqué, mais pour cela, les contours d’une éthique s’avéraient nécessaires. Trouver le sens éthique d’une loi divine : tel était le défi posé par l’histoire. La rationalité, de ce point de vue, n’était pas un dogme, mais un commandement de Dieu, inhérent au monothéisme et qu’il fallait accomplir.

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