Pris sur Academia.edu. Courant thanatologique : Kojève et Rosenzweig, deux lectures de Hegel, par Agata Bielik-Robson, in. Journal for Cultural Research (2015), traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, human translation is no duplicate content but a work of art and patience — cette traduction en mémoire de l’avenir.
« L’histoire
de la pensée occidentale est l’histoire de la destruction de la transcendance. »
Emmanuel
Levinas : Dieu et la Philosophie
*
« C’est
parce que la philosophie s’ouvre sur l’essence de l’homme et sur ce qui est le
plus sacré en lui que la finitude doit apparaître philosophiquement d’une
manière radicalement nouvelle. »
Martin
Heidegger : Kant et le problème de la métaphysique
*
Après Hegel et la mort « genèse de
l’esprit » ; après « l’ardeur à périr » de Nietzsche ;
après « l’être-pour-la-mort » de Heidegger ; après la
« pulsion de mort » de Freud, Alexandre Kojève a concocté une mixture
philosophique dont les effets poursuivraient — ou empoisonneraient — longtemps encore
ses disciples des années trente : Queneau, Blanchot, Lacan, Bataille,
Sartre, Aron et toute l’avant-garde intellectuelle française.
Lentement, insidieusement, le « courant
thanatologique » de Kojève allait pousser ses ramifications
souterraines : une célébration de la mort comme seule vérité et destin de
l’existence humaine. Cette morbidité est si capiteuse, si prégnante qu’elle
suggère une forme d’emprise sectaire, ou une théologie à moitié
sécularisée : une crypto-théologie. Leo Strauss l’avait bien remarqué et
annoté dans son exemplaire de Sein und Zeit : chez Heidegger, au
contraire de Nietzsche, ce n’est pas tant Dieu est qui est mort que la mort qui
est devenue Dieu.
Kojève perçoit l’amorce de cette tendance chez Hegel et
l’infléchit dans une nouvelle direction, mais on pourrait tout aussi bien lui
opposer une autre lecture, celle de L’Étoile de la rédemption (1921) de
Franz Rosenzweig, un vitalisme judaïque, qui revient à la source de la
révélation. En l’occurrence, chez ce dernier, il ne s’agit pas seulement d’une
révision de la Lebensphilosophie, mais d’une innovation philosophique de
la fin de la modernité qui nous est, aujourd’hui encore, plus que nécessaire.
Thanatos ascendant ou le trauma de la finitude.
Dans son Introduction à la lecture de Hegel (1933-1939),
Kojève montre de manière convaincante à quel point le système hégélien est resté
tributaire de la Révélation, le stimulus premier nécessaire pour catalyser tout
à la fois le mouvement de l’être et de la pensée. La Révélation constitue le
trauma initial qui ébranle l’âme et l’existence, qui volatilise tout ce qui
paraissait solide et le transforme en un nouveau mode d’existence :
l’Esprit, la pensée pure du Je. Néanmoins, dans l’approche de Hegel, il ne
s’agit plus de la même Révélation qui frappait l’âme de « stupeur et de
tremblement » face à la contemplation d’un Dieu transcendant. L’Esprit
n’est pas l’âme, et ce n’est pas qu’une différence de vocabulaire.
D’après Kojève, Hegel réinterprète cette rencontre avec
Dieu de telle sorte à ce qu’elle n’implique plus aucune transcendance. Dans ce
système moniste, le Dieu transcendant cède la place à sa représentation
immanente : la Mort, le Maître absolu. Chez Hegel, c’est bel et bien la
confrontation à la Mort qui se substitue à la rencontre avec l’Un. Une pure
négativité qui expulse l’homme de lui-même, qui le sort de sa passivité et du
cercle répétitif de l’existence naturelle, pour le jeter sur les routes de la
dialectique, dans un système néanmoins clos sur lui-même.
« La dissolution constitue à la fois la force
et l’œuvre de l’Esprit, la plus étonnante et le plus sublime de toutes les
forces, ou plutôt le pouvoir absolu. Le cercle demeure clos sur lui-même ;
tout comme la substance, il contient tous ses moments, dans une relation
d’immédiateté. Mais qu’un accident, en tant que tel, détaché de ce qui le
circonscrit, détaché de ses liens et de ce que le relie aux autres éléments,
qu’un tel accident atteigne une existence propre et une liberté distincte,
telle est la puissance exorbitante du négatif ; l’énergie de la pensée, de
la pure affirmation d’un Moi. La Mort, nous pouvons l’appeler ainsi pour désigner
cette puissance négative qui requiert la plus grande des forces. La Beauté,
manque de force, et déteste l’Esprit qui demande d’elle ce qu’elle ne peut
faire. La vie de l’Esprit n’est pas la vie réduite, la vie qui craint la mort,
qui se préserve de la dévastation. Au contraire, la vie de l’Esprit est ce qui
affronte, ce qui endure, ce qui se maintient dans la mort. La vie de l’Esprit
ne gagne la lutte que lorsque dans son écartèlement ultime, elle se retrouve
elle-même… L’Esprit n’est puissance que lorsqu’il contemple la négation en
face, et qu’il s’affronte à elle. » (Phénoménologie de l’Esprit)
Cette révélation du négatif est aussi celle de
l’existence de l’homme, die Vergesitigung. Ce passage annonce la
dialectique du Maître et de l’Esclave telle que Kojève la réinterprétera ;
c’est le mythe fondateur chez Hegel. Deux consciences, qui ne sont pas encore
des esprits, s’opposent dans un combat pour la reconnaissance où seul l’un des
deux peut l’emporter, c’est-à-dire enchaîner l’autre et le transformer en un
reflet permanent, contraint de témoigner de la plus haute nature subjective du
Maître. Le moment critique de cette tension agonistique est la confrontation à
la mort : une expérience de possible auto-annihilation qui suspend,
« hebt auf », la vie concrète corporelle d’un des êtres et
libère la pure négativité de l’Esprit, indépendant de tout contenu objectif.
« La présentation de soi, en tant que pure
abstraction, en tant que conscience de soi, consiste en la présentation de soi
en tant que pure négation sur le mode objectif ou dans la présentation de ce
qui n’est attaché à aucune existence spécifique, ni au sens commun de
l’individualité en tant que telle attachée à la vie… Et c’est seulement en
prenant la vie de l’autre que la liberté se gagne, c’est seulement ainsi que la
conscience de soi se prouve et se démontre. Son être essentiel n’est pas
simplement l’être, ni la forme immédiate à partir de laquelle elle se
manifeste, ni sa submersion par la vie ; en fait, il n’y a plutôt rien de
présent en soi qui ne puisse être considéré comme un moment d’évanouissement,
qui est seulement l’être-pour-soi. L’individu qui n’a pas risqué sa vie peut
bien être reconnu en tant que personne, il n’a pas atteint la vérité, sa
reconnaissance en tant que conscience individuelle de soi. »
(Phénoménologie de l’Esprit)
Confrontés à la perspective de la mort, une des deux
consciences ne tient pas face au danger et renonce, place sa vie plus haut que
le risque à courir ; elle devient ainsi la conscience de l’esclave,
l’otage de la vie, qui l’asservit aux autres, à ceux qui la menacent de mort.
Un de ces autres antagonistes est la conscience agonistique qui a repoussé le
spectre de la mort, qui a épuisé le négatif et qui a prouvé par son mépris de
sa propre vie qu’elle était conscience du Maître, ce qu’elle est devenue :
une pure puissance du négatif qui tient tout pour rien.
L’esprit humain, né de la révélation de la rencontre de
la mort se scinde et poursuit son existence sous deux formes différentes.
« L’une est la conscience indépendante dont la nature essentielle est
d’être pour soi ; l’autre est la conscience dépendante dont la nature
essentielle est simplement de vivre, ou de vivre pour l’autre. La première est
la conscience du Maître ; l’autre, celle de l’Esclave. »
La dialectique qui en résulte constitue l’histoire de
l’humanité, du début à la fin, et elle consiste aussi dans le renversement des
rôles. L’esclave craintif, qui aime la vie, se met au travail, fait l’expérience
de l’absence de souveraineté de sa vie, de sa dépendance à l’autre et repousse
donc le moment de la naissance de soi ; il travaille parce qu’il sert le
Maître qui, sous la menace de mort, le prive des fruits de son travail.
Le Maitre, de son côté, est déjà parvenu une fois au
moment de la réalisation absolue de soi, il n’a donc plus rien à faire. Il n’a
plus d’histoire à accomplir, plus de besoin d’histoire, et comme le dit
brutalement Hegel, le Maitre « pourrit » dans l’oisiveté, « verblödet »,
s’abêtit et dégénère. Dès lors que tout ne lui est rien, sa propre vie l’emplit
de complaisance et le Maître demeure dans la condition d’une pure négativité
sans emploi, abstraite, qui regarde la mort en face, mais sans plus de
conséquence ; paralysé par le négatif, il se décompose en une simple
contemplation, une connaissance de son propre néant.
Le Maître atteint le niveau de l’Esprit mais bien trop
vite, « comme un coup de pistolet. » Il se libère de tous les liens
terrestre, ce qui le laisse désœuvré ; il a connu la mort, il vit à
présent dans son ombre toute-puissante, c’est une existence
thanatologique ; c’est donc l’Esclave qui continue l’histoire et le
progrès ; il a vécu la mort comme une expérience traumatique, du moins,
une possibilité traumatique, qui plane sur lui comme un verdict différé ;
il vit dans un état que la psychiatrie qualifierait de syndrome
post-traumatique.
Son travail obsessionnel, imposé par le maître, devient
son mode d’existence, un « Durcharbeiten » du trauma de la
mort différée ; par son travail, l’Esclave diffère l’instant de la mort,
mais, dans le même temps, par effet secondaire, il transforme la sauvagerie du
monde en une civilisation où la vie, libérée du poids de la constante menace de
mort, peut enfin se développer. La véritable négation à l’œuvre, celle qui
« marche », qui se manifeste soi-même dans l’être de la vie et qui la
transforme de l’intérieur, apparaît dans le monde comme le résultat de la
médiation de l’Esclave et non du Maître, parce que l’Esclave a fait une
expérience différente de la Mort.
« Bien que la servitude ne soit pas consciente
de cette vérité implicite, elle ne la contient pas moins : la pure
négativité de l’être pour soi, car elle en a fait l’expérience dans sa propre
nature essentielle. Cette conscience de soi se produit sous le signe de
l’effroi, non d’une chose particulière ou de moments difficiles ; en fait,
le tout de la conscience a été saisi par la terreur ; elle a fait
l’expérience de la peur de la mort, qui est le Seigneur absolu. Cette
expérience l’a déshumanisée, fait trembler de toutes ses fibres, tout ce qui
était solide et stable a été ébranlé dans ses fondations, mais ce pur moment
universel, cette évaporation générale de soi, de tout ce qui est stable,
n’était que la nature essentielle de la conscience de soi, l’absolue
négativité, le pur être-pour-soi, qui est implicite dans cette conscience
[celle de l’esclave] Ce moment de pure être-pour-soi est également explicite
pour l’esclave, car pour le maître, il n’existe que comme son objet. D’autre
part, cette conscience n’est pas un simple principe de dissolution de tout,
mais son actualisation par le travail. L’esclave, par son travail, se libère
des liens qui l’attachent à la simple existence naturelle ; il s’en libère
par son travail sur la nature. »
Cet aspect, on le verra, est essentiel chez Rosenzweig,
tout comme chez Kojève. Cependant, d’une manière ou d’une autre, que ce soit
l’expérience directe du Maître ou l’expérience indirecte de l’Esclave, sous
forme apotropaïque, c’est bel et bien la Mort qui remplit la fonction de
« Maître souverain et absolu » et les paroles du Livre de Job,
« la peur du Seigneur est le commencement de la sagesse »
subissent chez Hegel une inflexion philosophique qui les retournent vers
l’immanence d’un Dieu thanatologique.
C’est donc bien Hegel, et non Heidegger, qui remarque
le premier le puissant lien structurel entre la loi naturelle de la Mort, qui
gouverne le monde matériel, et la loi non-naturelle de la raison qui gouverne
le monde de l’Esprit, le monde du travail et de la pensée. La mort, qui renvoie
tous les particuliers à la généralité, accomplit dans le monde matériel la même
fonction que le langage dans le domaine de la pensée rationnelle. Hegel décrit
le processus de la mort naturelle : « Cette loi universelle, que
l’individu atteint dans la mort, est l’être pur, un état qui a été
immédiatement atteint dans le cours de la nature et qui ne résulte pas d’une
action accomplie consciemment. »
Cet état peut aussi s’atteindre par une action
consciente, par une représentation qui imite, qui anticipe le cours de la
nature, qui chosifie l’individu et ses particularités : le pouvoir
d’abstraction recourt au pouvoir de la mort, il tourne tout en « cette
chose-là », en la catégorie la plus générale. La raison, ici, n’est autre
que le passage du vivant et de l’empirique, de la Beauté et de ses
représentations, au royaume glacé de l’abstraction et du concept, l’Esprit et
ses images ; la richesse foisonnante et chaotique de la diversité
empirique, « sinnliche Mannigfaltigkeit », doit mourir pour
ressusciter sous forme de concept.
Cette résurrection est aussi importante que la mort,
qui sert à Hegel, d’un rituel d’initiation par le discours. L’homme est le Maître
de la Mort ; il apprivoise la négativité sauvage, celle qui détruit le
donné, l’immédiat ; l’homme subordonne cette négativité à un processus de
restauration, qui culmine par l’émergence du concept authentique, celui qui à
la fin de l’Histoire, retrouvera toute la richesse de l’expérience originelle
et empirique. La Mort, une fois maîtrisée, émancipe l’homme de la passivité, de
l’oppression, de ses sens déchus et elle lui garantit l’accès à l’universel.
C’est la Mort qui confère à l’homme le pouvoir de se hisser au-dessus de la
« pénombre des sens » et de transformer le monde matériel, par
le concept, par le travail, en une réalité soumise à la raison.
Après Hegel, cette identification de la mort et de
l’esprit humain est devenue un lieu commun de la philosophie moderne.
Cependant, le foyer de cette identification, une quasi-religion de la mort,
trouve une expression inédite chez Kojève. Le coup de force de Kojève tient
dans la fusion de Heidegger et de Hegel. « La négativité
considérée pour elle-même n’est rien d’autre que le Néant qui ne peut se manifester
qu’en tant que mort » D’où le syllogisme thanatologique : « Si
l’Homme est Action et si l’Action et la Négativité qui apparaît en tant que
Mort, alors l’Homme n’est, dans son existence humaine et parlante, que la
Mort : une mort plus ou moins ajournée, consciente d’elle-même… Ce qui
revient à dire que l’homme n’est autre que cette action : la mort qui vit
une vie humaine. »
Cette imbrication de Hegel et de Heidegger n’aurait été
possible sans une puissante contre-lecture de la phénoménologie de Hegel chez
qui subsiste somme toute l’espoir chrétien : la foi en la capacité de
résurrection de l’Esprit. Au contraire, chez Kojève, non seulement le Maître
est le seul qui peut véritablement faire l’expérience de la mort, accepter le
verdict de la finitude et porter l’expérience dans le domaine de la pensée pure ;
mais en plus, Kojève dénigre l’esclave : il est celui qui étouffe le
pouvoir de la mort, celui qui cherche à échapper à l’expérience de son propre
mourir, celui qui se retrouve contraint d’œuvrer. Cette lecture est clairement
contraire à Hegel et sonne le glas de l’espoir d’une conclusion du processus
dialectique de l’histoire.
Dans son Introduction à la lecture de Hegel,
Kojève le répète encore et encore : le véritable accomplissement de la vie
humaine en tant que telle « est impossible sans lutte, sans la guerre
sociale, sans le risque de mort » et cela s’avère pour des raisons métaphysiques.
L’Esclave, s’il veut s’émanciper de sa condition, doit devenir un guerrier,
c’est-à-dire importer la mort dans son existence, prendre consciemment le
risque de la mort, en se sachant mortel. « C’est dans la Terreur que
naît l’État où s’obtient la satisfaction. »
Tout, depuis l’argumentation jusqu’à sa conclusion,
sépare Kojève de Hegel. Non seulement, chez Hegel, c’est l’esclave qui prend
conscience de la négativité, mais il la ressent sous forme de crainte ou de
peur et non de prise de risque. Chez Kojève, le Maître n’a peur de rien, et
cette souveraineté provient sans doute de la tournure héroïque et épique chez
Heidegger du Sein-zum-Tode. La pensée souveraine et celle de la mort
constitue le Zeitgeist, l’arrière-plan commun de nombreuses représentations
générationnelles de l’entre-deux-guerres ; c’est l’expression d’un double
trauma, la Grande guerre et la Révolution soviétique.
Cette disponibilité à la mort, « Todesbereitschaft »,
pour quelque cause que ce soit, est caractéristique d’une pensée
anarcho-conservative allemande, comme le prouve l’œuvre d’Ernst Jünger ou de
Ludwig Klages, mais aussi, du côté français, la glorification du suicide chez
les surréalistes ; ou l’acte gratuit que l’on retrouvera bientôt chez
Bataille, avec sa notion de dépense et de sacrifice ; ou chez Blanchot
dans l’écriture comme « arrêt de mort » ; enfin, chez Lacan avec
son éloge de la pulsion de mort comme seule expression authentique du
psychisme.
L’interprétation de Hegel par Kojève change donc
radicalement la donne : le maître est réhabilité, il devient l’archétype
immortel de l’existence humaine qui se réalise, qui triomphe de la Mort. Se
réaliser par la crainte et le travail, comme le montre Hegel, n’est plus qu’un
idéal bourgeois, ou celui du « dernier homme » nietzschéen, une
prolongation de l’aliénation. C’est précisément parce que l’esclave tremble
devant la mort qu’il trahit sa volonté de puissance, son angoisse existentielle
et qu’il demeure ce qu’il est. Aucune œuvre ne peut le sauver de sa condition,
à moins qu’il ne désire prendre la place du Maître, à moins qu’il ne conquière
ce statut, cet idéal de souveraineté. L’Histoire appelle le retour du Maître,
cette figure aristocratique refoulée, celui qui par pure affirmation de la vie
défie la mort elle-même.
Le Maître et lui seul est toujours déjà l’homme
authentique ; il n’y a que lui qui parvienne à traverse une initiation à
une humanité supérieure. L’Esclave, l’homme du troupeau, pusillanime, préoccupé
par ses petits plaisirs (Nietzsche), par la vie inauthentique (Heidegger), n’a
aucune expérience de la mort et ne peut être considéré comme pleinement humain,
tout juste comme un animal humain qui aspire à l’humanité. C’est le Maître seul
qui « peut mourir comme un homme. Il n’y a pas d’esclave sans Maître.
Dès lors, c’est bien le Maître qui catalyse le processus historique, bien qu’il
n’y participe pas activement, mais sans sa présence, le processus ne serait pas
possible. »
Kojève ne rejette pas complètement le rôle libérateur
de l’esclave, mais il surestime l’expérience du Maître, ce qui n’échappera pas
à ses disciples — on en trouve trace dans l’essai de Bataille : Hegel,
la mort et le sacrifice (1955). L’homme n’a plus à travailler par peur de
la mort, incarnée par le Maître, mais il doit œuvrer sans peur sous les
auspices d’une mort acceptée et revendiquée et l’histoire atteindra alors son
terme avec une synthèse du maître et de l’esclave, laquelle prendra soit la
forme d’un ouvrier-guerrier, forgé par la Terreur et l’acier de la révolution
permanente, soit la forme d’un Sage, d’un administrateur d’un Empire européen,
qui conservera le souvenir de l’expérience de la maîtrise de la mort. Cette
dernière figure apparaît tardivement chez Kojève, après la Seconde Guerre
mondiale, alors qu’il obtient un poste d’expert auprès du gouvernement
gaulliste. Mais d’une manière ou d’une autre, c’est l’expérience du Maître et
de la mort contemplée en face qui constitue la Sagesse de la véritable élite.
« C’est la Mort qui engendre l’Homme dans la
nature, et c’est la Mort qui le guide et le fait progresser vers son destin,
qui est celui du Sage conscient de lui-même, et, partant, de sa propre
finitude. L’homme ne parvient pas à la Sagesse ou à la complétude de la
conscience de soi tant qu’il se détourne, comme le commun, de la négativité,
qui est la source même de l’existence, et qui se manifeste non seulement en lui
en tant que lutte ou travail, mais aussi en tant que mort ou finitude absolue.
Le commun traite la Mort comme quelque chose dont on peut dire :
« Cela n’est rien, cela ne compte pas » ; en se détournant ainsi
au plus vite, ils reviennent au quotidien, mais si le philosophe veut atteindre
la Sagesse, il doit contempler la négativité en face, et lui obéir et c’est
dans la contemplation discursive de la Négativité que se révèle, au travers de
la mort, la puissance du Sage, conscient de lui, et qui incarne l’esprit. »
Dans son Introduction à la pensée de Hegel,
Kojève prétend remettre Hegel à l’endroit, le remettre sur ses pieds, fermement
enraciné dans la matérialité. L’athéisme, ce sont ces pieds qui foulent le sol.
« On peut décrire l’homme comme l’Individu historique libre, comme un être
fini en lui-même et pour lui-même, à la fois au niveau ontologique, spatial et
temporel ; au niveau métaphysique et phénoménologique. L’homme
apparaît comme l’être qui est toujours déjà conscient de sa mort et qui
l’accepte librement, qui est conscient de ce qu’il fait et qui parfois s’impose
la mort. La philosophie anthropologique et dialectique de Hegel est, en dernier
regard, une philosophie de la mort, ou de l’athéisme. »
Hegel poursuivait l’anthropologie biblique où l’homme
est l’élu de la Création, son maître et possesseur qui doit produire son propre
monde historique et achever ce qui le différencie du reste des êtres naturels,
mais il apporte aussi une discontinuité de l’erreur et du désir en révélant à
l’homme son véritable maître, « la Mort, le Maître absolu. »
D’après Kojève, Hegel découvre que l’individu dans l’histoire, inconnu du monde
païen où l’homme était la nature, vient à l’être non pas la révélation du
Sinaï, mais par la reconnaissance de son inéluctable finitude et de sa propre
mortalité.
« C’est la Mort qui engendre l’Homme dans la
Nature et qui le guide et le fait progresser vers son destin ultime qui et
celui du Sage pleinement conscient et donc pleinement conscient de sa propre
finitude. » C’est donc bel et bien la Mort qui tient lieu de
Révélation ; elle est même un meilleur substitut philosophique, elle ne
produit pas l’erreur d’une transcendance ou du mauvais infini du désir (ce sont
là les représentations de l’esclave, dit Kojève) et demeure dans le donné de
l’immanence.
« L’acceptation sans réserve de la factualité
de la mort, de la finitude humaine consciente d’elle-même, telle est la source
ultime de toute la pensée de Hegel ; elle tire les dernières conséquences,
y compris les plus ultimes, de ce simple fait. Cette pensée est celle de
l’acceptation volontaire de la mise en danger de mort par la lutte pour le
prestige et c’est par ce prestige que l’Homme apparaît pour la première fois
dans le Monde naturel ; et il se résigne à la mort, la mort qu’il révèle
dans son discours, que l’homme parvient enfin au Savoir absolu ou à la Sagesse,
en mettant un terme à l’Histoire. »
Une substitution légitime, pourrait-on dire. Tous les
disciples de Kojève, de Bataille à Lacan, insisteront sur cette lutte et
produiront une crypto-théologie de la modernité tardive, une montée aux
extrêmes thanatologiques. Ce processus de sécularisation, d’immanentisation,
perd quelque chose dans la traduction : cette négativité inspirée par la
mort est forcément moins dynamique et durable que « la négativité
judaïque » qui dérive du trauma initial de la Révélation. Le travail
du négatif de Kojève mène tôt ou tard à la paralysie…
Déjà chez Hegel, l’homme apprivoise son pouvoir de
destruction en le tournant vers le donné et l’immédiat qu’il se subordonne par
le travail de son esprit, couronné par l’émergence du concept historiquement
déterminé et concret. La Mort, une fois maîtrisée, émancipe l’homme de sa
passivité et de sa soumission à l’immédiateté empirique et en lui donnant accès
à l’universel. Ce dogme hégélien de la maîtrise est pour Kojève un reliquat
illégitime de la Révélation, passé en contrebande dans le « monde de la
mort », la foi non-démontrée d’une résurrection qui survit à la négation.
Les disciples de Kojève amalgameront trois versions de
la mort (Hegel, Heidegger, Freud) en une seule, qui s’avérera une combinaison
authentiquement létale et sans reste : Bataille évoque la mort comme
l’instant de souveraineté absolue de l’existence ; Blanchot parle de la
mort de l’auteur ou de la nécessité pour l’auteur de se concevoir mort afin
d’accéder à l’espace littéraire ; et Lacan plaide pour l’annihilation de
l’ego individuel comme condition nécessaire pour atteindre à la « subjectivisation
de l’Autre », qui n’est autre justement que « la Mort, le Maître
absolu. »
Dans toutes ces lectures post-hégéliennes,
post-kojéviennes, l’homme découvre son inéluctable finitude, « Endlichkeit »,
à la fois comme un destin et un arrêt. La vie apparaît comme un délai face à
une urgence, une inévitable vérité prête à nous submerger, qui se tient
toujours déjà là, pour mettre un terme à
notre non-sens. Cette fatalité à la mort était déjà présente chez Schopenhauer,
le penseur favori de Lacan et de Freud : « À la racine de toute
existence individuelle, il n’y a qu’une erreur particulière, un faux pas,
quelque chose qui aurait mieux valu ne jamais exister ; et le but de la
vie est de nous supprimer. »
Ce nihilisme actif est aussi un pessimisme extrême.
L’absolutisation de la mort, à la fois source de négativité, de progrès et de
mouvement, mène à la négation du mouvement et du progrès : la Gelassenheit
de Heidegger, geste de déprise, de laisser-venir ou d’abandon, est le
contraire de la maîtrise active, Meisterschaft, de Hegel. Tout sombre
dans le silence, la non-représentation, l’absence de relation à l’être :
une grande fatigue terminale où toute pensée s’efface. Plus rien ne travaille,
plus rien ne retient, plus rien ne progresse : tout ce qui tentait
d’émerger de l’abîme, de la négativité, retourne au néant de toute chose. Le « pas
au-delà » de Blanchot est toujours déjà un faux-pas ; un écart de
la nuit vers une nuit plus profonde et fatale, l’invincible nyx. Il n’y a plus
rien à faire, on ne peut plus rien faire, on ne doit plus rien faire ; la
négativité s’est épuisée en elle-même, révélée dans la mort et demeure sans
emploi, comme le dit Bataille. Cette négativité ne nous sort plus de la nature ;
au contraire, elle prépare notre dissolution dans le fond indifférencié de
l’être.
Certes, Kojève n’a jamais prétendu que le Maître devait
durer pour toujours ; il doit faire place au Sage, un personnage capable
de penser et de travailler en contemplant la mort en face. Cependant, ses
disciples lui ont imposé la révision que lui-même avait imposée à Hegel, en
accentuant sa pente morbide. Les disciples de Kojève, Bataille, Blanchot,
Lacan, ont établi une pensée semi-ésotérique et catastrophiste où ils tentent
de pousser aussi loin que possible les conséquences les plus radicales de la
finitude humaine, à commencer par la liquidation de tout travail et de toute
pensée.
Retour à la vie, retour au travail.
Cette Endlichkeit n’est pas la seule
interprétation possible : la « pensée nouvelle » de Franz
Rosenzweig (1886-1929), l’auteur de L’Étoile de la Rédemption, appelle à
un renouvellement d’intérêt pour l’existence. « L’Homme ne sait que
trop bien qu’il est condamné à la mort, mais pas au suicide. Et pourtant, une
telle prise de conscience philosophique ne parvient qu’à recommander le suicide
individuel et non la mort de tous. »
Ce retour polémique à Hegel se veut une refonte et une
déprise de l’emprise thanatologique. La manœuvre consiste ici à revenir à la
substitution initiale et à remettre la Révélation authentique, celle du Sinaï,
à la place de la Mort. Ce n’est pas la Mort qui brise le cercle de la nature et
de l’être, mais le Dieu vivant qui arrache l’homme à son statut de créature en
lui inspirant une autre négation infinie, celle de son amour et du don.
La négativité de Rosenzweig défend à la fois la vie et
son expression la plus existentielle : l’infini du désir. La Révélation
n’est pas un don de mort, mais un don de vie, et il s’agit moins de créer par
la destruction que d’inspirer et de produire la vie. La scène fondatrice est
celle d’un sujet qui est chassé de lui-même, non pas pour survivre mais par
surcroît, pour une intensification de sa vie, de sa singularité, de
son accroissement, en dehors d’une simple existence végétative, close sur
elle-même, purement sensuelle.
Ce n’est pas la Mort qui engendre l’homme, ni le
travail du négatif qui brise le cercle de la vie, mais la promesse d’un
surcroît, d’une vie plus vivante de l’âme, qui la porte à un degré d’intensité
où elle peut rompre avec l’ennui de la nature, avec l’inévitable cycle morbide
du devenir et du déclin. Cette anti-nature n’est pas la Mort mais la Vie
elle-même, une vie qui s’améliore de soi, à l’image du Dieu vivant, « Elohim
hayim », qui nous guide hors de l’Égypte de la simple existence
animale. Il ne s’agit pas de la mort à l’œuvre mais du don de la Vie et de la
promesse d’un surcroît de Vie, qui permet à l’homme d’échapper à lui-même et à
sa condamnation en tant qu’espèce finie.
Le chapitre le plus important de L’Étoile de la
Rédemption est consacré à la Révélation et il doit être lu en gardant à
l’esprit la dispute intellectuelle que Rosenzweig entretient avec Hegel dont le
nom désigne et résume chez lui le paradigme philosophique occidental. La
crainte et le tremblement qui apparaissent ici sont ceux d’une « naissance
toujours déjà nouvelle de l’âme » qu’il trouve dans le Cantique des
Cantiques 8:6 : « L’amour est fort comme la mort. »
La Révélation peut constituer un trauma, elle peut
briser l’écorce de la personnalité, mais ce trauma n’est pas à la mort et c’est
précisément dans cet antagonisme entre l’amour du don de la vie et de la mort
de la vie que la Révélation permet la « naissance de l’âme » qui
n’est pas celle de l’Esprit, comme chez Hegel, mais un retour à la figure de
l’Esclave, à son espérance, à son attachement à la perspective d’une vie
meilleure, contre la réhabilitation du Maître ou du Sage de Kojève, lointain et
indifférent aux autres.
Ce renversement de perspective, où l’amour du don de la
vie remplace la mort comme marqueur de la finitude humaine, représente le
leitmotiv de tout le livre de Rosenzweig, son « innere Umkehr »,
sa conversion intérieure. Rosenzweig n’est pas chrétien, bien qu’il fût un
temps proche de se convertir : il ne cherche pas à annuler la mort tout en
donnant la priorité à l’amour du don de vie. Il indique simplement que l’amour
est aussi fort que la mort, ce qui implique une comparaison où le savoir
de la mort vient effectivement en premier et l’amour du don de vie, en second.
La mort tient l’homme comme un daïmon qui l’isole et le tourne dans une
direction rectiligne « pour le reste de sa vie. »
Karl Löwith soulignait les parallèles entre Rosenzweig
et Heidegger, mais le rapprochement est là aussi trompeur. Tout d’abord,
Rosenzweig insiste sur la différence entre l’immortalité individuelle
chrétienne et la vie finie du judaïsme qui accepte la mort comme une dimension
essentielle de la condition humaine : « la mort est une excellente
chose. » Ensuite, s’il rend hommage à Hegel, en reconnaissant le rôle
directeur de la mort, seul facteur anthropologique capable de transformer
l’animal humain en homme, celle-ci n’a pas le dernier mot et un autre événement
peut la renverser et la rediriger.
« Une fois l’homme possédé par ce daïmon, il
reçoit la direction, le sens de toute sa vie. Sa volonté est désormais tournée
vers l’une fois pour toutes… Déterminée, c’est-à-dire qu’une seule chose peut
interrompre cet une-fois-pour-toutes et invalider et corriger cette
direction : la conversion intérieure, Umkehr. C’est précisément ce qui
arrive à l’homme comme cela arrive à Dieu et au monde, par le relèvement de
leur condition proto-cosmique, hypo-cosmique, vers la lumière de la Révélation. »
La Révélation est l’Événement, la rencontre avec une
puissance de vie, la transcendance du grand Autre qui rompt l’écorce du soi
vouée à la mort, qui fend l’écorce encore et encore par la promesse renouvelée
de l’Alliance et de l’Espoir. « C’est là le tournant, la conversion, ce
qui converge en affirmation se prolonge jusque dans la négation ; ce qui
entre comme négation en sortira en affirmation. » Ce qui veut dire que
la forteresse du Soi, bâtie sur l’inébranlable certitude de la mort, finira par
se résoudre, par s’abîmer dans la souplesse imprédictible de l’amour du don de
la vie ; et la négation qui donnait d’abord sa définition à l’être de
l’homme bifurquera sur un autre chemin, celui de l’affirmation, de l’ouverture
du don de vie.
Au contraire de la mort, qui scelle notre finitude d’un
lourd cachet, cette source de vie colore l’époux et la mariée aux teintes de
l’affirmation et de la futurition de la promesse. « Car cette force ne
submerge pas l’homme comme une fatalité inévitable, mais elle lui apparaît
comme la nouveauté de chaque instant, partir des profondeurs de son âme, d’où
elle jaillit, toujours vivace. Non pas une fatalité, mais la naissance d’une
volonté. »
Ce renversement par la conversion contient les deux
moments de la mort et de la vie, tous deux également forts, mais aux deux
extrêmes opposés. L’âme naît de cette tension et de ce déchirement entre
l’immanence de l’individualité déterminée par les conséquences de ses
actes ; « les flammes divines réchauffent le passé froid comme la
pierre et l’éveille de son état cadavérique pour donner naissance au présent
pur et parfait, à l’ici et maintenant. »
L’Esclave hégélien est ébranlé dans son être, tout ce
qui était ferme et solide s’évapore, mais cela ne se réduit pas à une
négativité nihiliste, ou à la simple affirmation d’une conscience individuelle.
La conscience ébranlée devient un vaisseau destiné à recevoir l’influx de
Dieu : « L’âme se rétrécit devant Dieu et ne prononce plus
qu’un oui, une affirmation sans fin et une fois pour toutes. Ainsi, elle émerge
de l’enfermement en soi. À présent, elle gît là, grande ouverte, environnée,
pleine de confiance… »
Purifiée du monde matériel et chosifié, l’âme s’ouvre à
une disponibilité qui n’est pas de ce monde, qui n’existe pas dans la sphère de
la Création : une transcendance radicale, qui est don de vie. Ce don est
absolument neuf car il n’existe et ne peut exister dans un monde dirigé par la
Mort et ce don est le seul contenu de la Révélation. « Tu aimeras comme
je t’ai aimé » ce qui est la marque d’une élection et d’un nom.
« Ce don de vie n’est pas un attribut, ni un
événement et aucun attribut n’a de place ici… La Révélation ne nous parle pas
d’un Père tout-aimant ; le don de vie de Dieu est tout entier dans
l’instant, dans sa direction, et il atteint tous les points, l’un après
l’autre, dans l’infini du temps qu’il informe de sa présence. Le don de vie de
Dieu est son amour et son amour est là où il aime, vers qui il aime… L’amour de
Dieu ne rayonne pas en toute direction comme le fait la lumière, comme le fait
un attribut essentiel : il saisit les individus, les hommes, les nations,
les époques, les choses et cette saisie est un mystère insondable et dont on
peut seulement dire qu’elle embrasera tout ce qui n’a pas encore été saisi. »
Il ne s’agit pas d’un « Dieu qui donne la mort »
mais d’un Dieu ambivalent, à deux visages, qui compense la mort par l’immanence
radicale et la finitude de la créature par un don transcendant et
inconditionné, qui produit un nouvel élan. Cette conjonction d’amour,
d’inspiration, et de négativité oblige l’âme à une conversion de pensée et de
travail qui n’a plus rien d’hégélien. Au lieu de nous pousser vers une pensée
abstraite qui se réalise par le silence de la mort, jusqu’à l’accomplissement
d’un système philosophique, Rosenzweig nous mène à une pensée nouvelle, celle
d’une parole vive qui nomme à tour de rôle et marque la singularité de chaque
âme qu’elle rencontre, de proche en proche.
« Le lien d’épuisement et de rédemption qui
attache l’homme au monde commence avec ton voisin et plus encore ton seul
voisin, le plus proche. L’amour du don de la vie passe d’un porteur à l’autre,
du proche au proche, et il ne sera complet que lorsqu’il aura parcouru l’orbite
de la Création et qu’il laissera sa marque sur toute chose, accomplissant sa
migration en affirmant la pluralité des choses partout, dans toute leur unicité
et leur singularité. »
L’âme en se propageant ainsi accomplit la mission qui
lui a été conférée par Dieu à l’instant de la Révélation : son activité de
rédemption ne s’adresse jamais à une totalité abstraite, mais à des êtres
singuliers, réunis par l’amour du don de vie, l’amour unique de l’infini pour
le fini, et qui réclame l’accomplissement de l’œuvre de la Création, qui est de
saisir toute créature finie, dans sa singularité, pour l’amener à l’affirmation
dernière d’un Oui divin.
« Hormis ce qu’il aime déjà, Dieu aime tout, ou
pas encore tout. Son amour flotte sur le monde, toujours vivace, et neuf. Il
est toujours et parfaitement d’aujourd’hui, mais le passé mort et l’avenir
seront un jour dévora par son triomphe éclatant. Son amour est l’éternel
triomphe sur la mort. »
L’âme se communique à l’âme non pas sur un mode
d’ascèse indifférente, comme chez Augustin ou chez Kierkegaard, dans le sens où
l’amour de Dieu se communiquerait de façon thanatologique, comme la mort qui
emporte tout, sans distinction ni exception. L’âme s’adresse à l’âme avec
passion, au sens vrai de la passion, jamais au travers d’une idée générale,
toujours progressivement, l’un après l’autre, soucieuse du ceci et du cela, de
la singularité qui occupe la place d’à côté.
Le voisin n’est pas seulement quelqu’un qui occupe une
place, « Platzhalter » ou un « locum tenens »
de la vieille métaphysique. Chaque chose reste singulière, finie, comme dans le
nominalisme médiéval, et ne représente rien d’autre : ni substituts pour
une rencontre ratée avec le Grand Autre, ni concrétisation de l’idée générale
du proche, du voisin. L’âme s’adresse à chacun au travers d’une parole vive
qui, comme le note Rosenzweig, se fonde sur les noms propres. Le voisin
n’émerge pas comme une instance, comme un remplaçant du concept qu’il
représenterait, mais comme une entité méta-éthique, dont la singularité tombe
hors de l’éthos, hors de l’ordre des choses matérielles.
Cet amour du don de vie est à la fois diffus et
épars ; cette diffusion et cet éparpillement brisent la complétude
ontologique, les ensembles clos au profit des différences, de ce qui
singularise. Quand la kabbale d’Isaac Louria parle de « brisure des
vases », shevirath ha-kelim, Rosenzweig affirme que l’amour de Dieu
est la force qui brise les totalités, pour faire apparaître l’autre, ton
frère, ton prochain, shevirath ha-kolim.
L’autre est un fragment du tout brisé et c’est ainsi
qu’il peut émerger en tant que récepteur du diffus et du divers, comme un reste
métaphysique d’une totalité éparpillée ; c’est seulement quand il ou elle
n’est plus seulement le prochain, mais qu’il ou elle se dresse devant nous en
tant qu’autre et pourtant en tant que témoin d’une même idée générale. Il ou
elle nous apparaît alors comme un être fini, digne de recevoir la vie, dans sa
finitude, non pas uniquement en tant que voué à la mort, mais en tant qu’élu,
tous, l’un après l’autre, nous sommes élus, en tant que destinataires du même
don de vie.
La mort, principe d’œuvre et de négation, met fin à
toute vie, à tout mouvement ; la pensée de la mort ne mène qu’à l’impasse
du silence, de l’indifférence, de la généralisation inerte ; la pratique
de la mort produit des formes de vies gratuites, téméraires mais vides et dont
les actions se perdent dans l’insignifiance formelle, ce que Lacan appelait
« suicide symbolique. » L’amour du don de la vie nous entraîne vers
une différenciation et une participation plus grande de notre prochain, même au
sein d’une vie finie. Seuls des êtres finis ont besoin de ce don de vie et
peuvent le recevoir.
La bonté et la générosité de Dieu sont des attributs tout aussi puissants que la Mort et c’est précisément en gardant l’Autre à l’esprit, l’Autre en tant que destinataire et destin de ce don de vie que la Révélation, source incessante, toujours renouvelée, peut, une fois encore, répondre à la déshumanisation des philosophies thanatologiques, seulement capables de penser sous les auspices de la mort.

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