« Unlucky Jew »

 

Source : Eschatologie occidentale par Jacob Taubes, traduit de l’allemand par Raphaël Lellouche et Michel Pennetier, précédé de La Guérilla herméneutique de Jacob Taubes par Raphaël Lellouche, édition de l’Éclat, collection Philosophie imaginaire, relecture 2015-2018-avril 2026, un livre essentiel

Si toute l’histoire du christianisme repose sur le retard de la Parousie, on peut fixer la première date de l’histoire du christianisme au moment où la prédiction de Jésus ne se réalise pas. Cet événement qui n’a pas lieu provoque dans l’action de Jésus le tournant décisif, inexplicable assurément.

Dès que les disciples sont de nouveau auprès de lui, Jésus n’aspire qu’à une seule chose : se détacher du peuple. Pendant que les disciples voyagent à travers les villes d’Israël, Jésus parle ouvertement à la foule, il enseigne sur le Baptiste, sur ce qu’il en est du Royaume de Dieu, sur le Jugement qui frappe ceux qui ne font pas retour. Jésus se réjouit devant les yeux de la foule de ceux que Dieu éclaire afin qu’ils voient ce qui se passe. Mais au moment où les disciples reviennent, Jésus fuit le peuple et évite la foule qui colle à ses talons pour attendre avec lui la venue du Royaume de Dieu et l’apparition du Fils de l’Homme.

Jusqu’au retour des disciples, Jésus s’adresse à la multitude pour déclencher la venue du Royaume ; depuis la déception, il veut forcer le Royaume à apparaître par sa souffrance et par sa mort, pour la multitude.

À Césarée, où Pierre révèle aux douze disciples Jésus comme Messie, Jésus annonce sa souffrance aux disciples : « Et il commença à leur enseigner que le Fils de l’Homme devait beaucoup souffrir. » Dans cette annonce de sa souffrance aux disciples, Jésus ne parle plus de la fin des temps. La souffrance de la multitude est surmontée et concentrée sur lui seul. Le Messie doit souffrir pour beaucoup, afin que le Royaume advienne. Jésus ne dit pas : il faut que je souffre, ce n’est pas non plus un enseignement général : celui qui souffre sera exalté, mais : il faut que souffre le Fils de l’Homme.

La souffrance du Fils de l’Homme est pour Jésus un acte messianique et n’a rien à voir avec une épreuve personnelle. La souffrance du Messie est incluse dans l’événement eschatologique du kaïros, c’est une souffrance qui sauve. La nécessité de la souffrance a lieu en vertu d’une décision divine du salut. Les affirmations de Jésus sur la souffrance du Fils de l’Homme ne sont pas des mots jetés à l’occasion, Jésus commence plutôt à « enseigner » là-dessus. Pierre conteste justement ce nouvel enseignement car, pour les disciples, l’enseignement de la souffrance et de la mort du Messie est une pierre d’achoppement.

Les disciples voient dans le Messie le Roi qui vient pour juger et régner et non pour souffrir. Le Roi parcourt la voie glorieuse et non la via crucis. Il est possible que Judas n’ait plus su quoi penser du Messie et qu’il le livre pour cette raison aux autorités. Jésus, en effet, ayant fait la preuve par ce nouvel enseignement qu’il est un faux prophète.

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