Quand tu seras dans le Bardo...

 

Source : La voix des fantômes, quand débordent les morts, par Grégory Delaplace, éditions du Seuil, collection La Couleur des idées.

Les morts étaient assez absents du paysage cosmologique des Mongols Dörvöd avec qui je m’entretenais. Non pas que le régime communiste les ait bannis en imposant à la population de l’Uvs et des autres provinces un matérialisme qui en dissipait mécaniquement l’existence, mais du fait même des pratiques funéraires qui continuaient à être pratiquées ici comme ailleurs, et qui visaient avant tout à s’assurer que les morts disparaissent.

Cette intention transparaît clairement du traitement de leur dépouille : il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour constater, comme tout un chacun l’admet volontiers, que la pratique du dépôt de cadavres à même le sol n’avait jamais été abandonnée dans la province de l’Uvs, comme dans les régions rurales un peu éloignées du centre du pouvoir. Les habitants d’Ulaangom, le chef-lieu de la province, n’ont certes fait aucune difficulté pour installer un cimetière en bordure de la ville, comme cela avait été le cas dans la capitale Ulaanbaatar dès le milieu des années 1950 ainsi que l’exigeait la réforme. Mais les pasteurs nomades des montagnes où je séjournais alors avaient profité de l’éloignement relatif de l’État pour continuer de traiter leurs morts comme ils l’entendaient.

Or, c’est assez évident et on l’affirme encore aujourd’hui sans honte ni détour, déposer un mort pour que sa chair soit dévorée par les animaux, pour que ses ossements soient emportés par les oiseaux et dispersés par le vent, ne vise ni plus ni moins qu’à le faire disparaître. Plus déstabilisant encore, sans doute, il s’avère que les mesures prises par la famille du défunt cherchaient elles aussi de manière plus ou moins implicite à le faire disparaître des mémoires ou plutôt à saper la possibilité même de son existence posthume. Il n’y a pas d’ancêtres chez les Mongols Dörvöd où j’enquête au début du XXIe siècle. Tout est même fait pour que les morts évitent de devenir des figures tutélaires de la communauté pastorale, les pourvoyeurs de bienfaits qu’ils sont au demeurant dans beaucoup de sociétés d’éleveurs…

Contrairement à d’autres populations où la renaissance des morts est espérée, accueillir un nourrisson comme nouvelle « incarnation » d’un patient défunt ne donne lieu à aucune mesure particulière. On ne lui attribue pas le nom du mort, comme chez les Inuïts du Canada, par exemple, et non n’aurait pas idée de se comporter avec lui comme avec son aïeul. Constater la réincarnation d’un mort, pour les gens du commun, parachève sa disparition de la vie sociale ordinaire : je n’ai jamais rencontré personne, parmi mes interlocuteurs Dörvöd qui soit présenté, ou qui se présente publiquement comme la nouvelle incarnation d’un défunt dont il ou elle poursuivrait l’existence terrestre…

Pour les Mongols Dörvöd, les morts ne sont acceptables qu’en photo, lorsqu’ils trônent silencieusement parmi les divinités bouddhiques d’un autel où ils finiront encore par disparaître au terme d’une existence posthume et passive, simples figurants d’une scène sociale où leur intervention, en réalité, simple manifestation d’une intention propre, est énergiquement réprimée.

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