Pour l'oubli

 

Il n’y a aucune nécessité anthropologique à maintenir au-delà du trépas des relations avec une personne, à en conserver la dépouille sous une forme ou une autre, moins encore à fonder l’ordre social sur la célébration de sa mémoire. Il se trouve que le souci des morts est avant tout, d’un lieu ou d’une époque à l’autre, un protocole d’amnésie volontaire, un effort délibéré et parfois virtuose de démémoration. Tous les humains, toutes les sociétés dans lesquelles et par lesquelles ils s’organisent, n’oublient pas de la même manière, mais il s’agit toujours, et même dans les communautés les plus farouchement hyper-mnésiques, d’oublier au moins quelques défunts ; il s’agit aussi, plus invariablement encore, d’oublier quelque chose de chacun des défunts dont on se souvient.

Grégory Delaplace : La voix des fantômes

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