Polyamour

 

Source : Le « nous » dans le Journal des Goncourt, par Wanda Bannour, in. L’Androgyne dans la littérature, actes du Colloque de Cerisy, éditions Dervy

Un mage fit un jour une prédiction étonnante aux frères Goncourt : « Si vous aimez, vous aimerez ensemble. » Ce qu’ils commentent en posant que « les lois de la nature doivent faire exception en faveur de notre dualité phénoménale. » Mais dans leur jeunesse, la seule convivialité qu’ils semblent avoir connue ensemble paraît avoir été limitée à ce qu’ils appellent « des amours bordelières » dont le Journal de 1958 garde l’écho : « Nous soupons cette année en compagnie de gaupes. On les saoule, on déshabille la bête qu’il y a sous une robe de soie. Allons, disait Edmond, sacré nom de d… laissez cette garce-là et allons au bordel. La fille dégueulait, je jetais de l’eau sur la tête de cette fille. »

Rien de bien original dans tout cela qui fait partie des pratiques masculines du dix-neuvième siècle. Pour les amours proprement dites, le Journal est sobre, reflétant une passade d’Edmond, ou peut-être de Jules, avec une Grisette, Maria Lepelletier. Enfin, accomplissement de la prédiction du mage, Jules se lie avec une sage-femme, Maria, ex lorette, logeant dans leur immeuble qu’il décrit à Edmond libre de mœurs en proie au frénétique appétit de jouissance de l’âge critique. Edmond se sentant sans doute un peu délaissé, Jules lui suggère de faire appel aux services de Maria qui se révèle accueillante et compréhensive.

« Maria est comme notre éditeur, elle accepte notre collaboration », note sobrement le Journal. La relation avec leur voisine et maîtresse Maria présente d’appréciables avantages en matière d’économie de temps, et ils la soumettent en outre à un minutieux horaire : « L’amour de la femme est réduit à la plus simple expression. L’amour nous prend cinq heures par semaine, de six à onze, et pas une seule pensée avant ou après. »

« Gâtés par leur ménage », les Goncourt considèrent que le célibat est le seul mode de vie qui leur convienne. Peu de place, dans leur existence douillette, calfeutrée, pour une épouse, des enfants. Tout au plus, ironisent-ils, pourraient-ils s’autoriser des perroquets. L’une des raisons invoquées pour  justifier leur ostracisme de la femme est sa maladresse à câliner leur sexe : « Si elle veut faire  la cour à ce que vous pensez, l’être frêle se trouve avoir de si grosses mains, des mains si maladroites, qu’elle touche à côté ou qu’elle fait mal quand elle heurte. »

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