Source : Léon Bloy, choix de textes de Maurice Bardèche, éditions du Rocher, collection Alphée, relecture Janvier 2015-Avril 2026
Jetez un dernier regard sur la pendule, et si c’est en
votre pouvoir, priez Dieu qu’il éloigne de vous le mauvais ange des statistiques.
Une minute vient de s’écouler.
Cela fait environ cent morts et cent nouveau-nés de
plus. Une centaine de vagissements et une centaine de derniers soupirs. Le
calcul est fait depuis longtemps. Le compte est exact. C’est la balance du
grouillement de l’humanité. Dans une heure, il y aura six mille cadavres sous
votre lit et six mille petits enfants tout autour de vous pleureront par terre
ou dans des berceaux.
Or, cela n’est rien. Il y a la multitude infinie de
ceux qui ne sont plus à naître et qui n’ont pas encore assez souffert pour
mourir. Il y a ceux qu’on écorche vivants, qu’on coupe en morceaux, qu’on brûle
à petit feu, qu’on crucifie, qu’on flagelle, ou qu’on étrangle ; en Asie,
en Afrique, en Amérique, en Océanie, sans parler de notre Europe
délectable ; dans les forêts, dans les cavernes, dans les bagnes ou les
hôpitaux du monde entier.
Au même moment où vous bêlerez de volupté, des grabataires ou des suppliciés dont il serait puéril d’entreprendre le dénombrement, hurleront, comme en enfer, sous la dent de vos péchés. Vous m’entendez bien ? De vos péchés ! Car voici ce que vous ne savez certainement pas, aimable fantôme. Chaque être formé à la ressemblance du Dieu vivant a une clientèle inconnue dont il est, à la fois, le créancier et le débiteur. Quand cet être souffre, il paie la joie d’un grand nombre, mais quand il jouit dans sa chair coupable, il faut indispensablement que les autres assument sa peine.

Commentaires
Enregistrer un commentaire